# Qui contrôlera l'énergie au XXIe siècle ?
**Date de l'événement :** 22/10/2025
* Publié le 22/10/2025

### Date
01/11/2025

## Chapô
**L’histoire des régimes énergétiques depuis deux siècles enseigne que le mode de propriété – privée, publique ou coopérative – de la production et de l’utilisation de l’énergie est un choix politique tout sauf neutre vis-à-vis des inégalités sociales. À l’heure où s’opère un changement climatique aux effets cataclysmiques, se pose de façon urgente la question de savoir qui, des géants technologiques ou de la Chine, contrôlera le système énergétique mondial au XXIe siècle et avec quelles conséquences sur la redistribution des richesses.**

## Corps du texte
En 2023, Bill Gates, le créateur de Microsoft, inaugure le chantier d’une centrale nucléaire construite par TerraPower, une entreprise qu’il a cofondée. L’année suivante, Microsoft investit dans un réacteur nucléaire et Amazon, Google et Meta lui emboîtent le pas pour nourrir leurs modèles d’intelligence artificielle (IA), particulièrement voraces en énergie. Ces firmes annoncent que l’électricité bas carbone qui sera produite par les réacteurs sera réinjectée dans le réseau électrique, au bénéfice des usagers et de la planète. Or, jusqu’à présent, aux États-Unis, la hausse de la demande associée aux besoins de l’IA a fait grimper le prix de l’électricité pour les usagers de près 20 %.

Ces icônes du capitalisme contemporain ne sont pas les seules à mettre en œuvre une certaine vision de la transition énergétique qui ne serait ni particulièrement juste, ni particulièrement sobre en ressources. En 2024, la Chine a produit près de 85 % des panneaux solaires de la planète et extrait 85 % du lithium, matière première essentielle aux batteries électriques. Le gouvernement chinois agit en réalité depuis plus de deux décennies comme le chef d’orchestre d’un grand marché mêlant planification et concurrence, où les crédits à taux préférentiel, les subventions et l’organisation urbaine tout entière sont mis au service des nouveaux titans des énergies renouvelables. Pour le pouvoir chinois, l’enjeu est autant le contrôle des chaînes de production mondiales de ces énergies et des technologies de transition que la décarbonation de l’économie. 

À l’heure où le monde est sommé de transformer radicalement son système énergétique ou de subir les effets d’un changement climatique cataclysmique, une question se pose : qui possédera le système énergétique mondial au xxie siècle et avec quelles conséquences sur les inégalités entre les pays et en leur sein ? L’enquête sur laquelle je m’appuie dans _Énergie et Inégalités_ s’efforce d’y répondre en se penchant sur les liens complexes qui existent entre énergie, émancipation et concentration des pouvoirs à travers le temps.  

Rembobinons le film. En 1775, un personnage clé de l’histoire de l’énergie, Matthew Boulton (1728-1809), investit dans un projet qu’il tient pour révolutionnaire. Il s’associe pour cela avec un ingénieur brillant dont l’entreprise est au bord de la faillite, un certain James Watt. Les deux hommes développent les premières machines à vapeur, les Watt-Boulton, qui vont précipiter le monde dans une révolution technique. À l’un des visiteurs de leur toute nouvelle manufacture, Boulton déclare : « Je vends ici, Monsieur, ce que le monde entier désire : la puissance \[_power_\]. » L’entrepreneur joue sur le double sens du mot : puissance mécanique produite par le piston de la machine à vapeur, puissance économique et politique associée.

Appréhender l’énergie comme un fait social et politique
-------------------------------------------------------

Les mots de Boulton conservent aujourd’hui toute leur acuité. Les choix qui doivent être faits au cours des prochaines décennies ne touchent pas uniquement à des technologies, à des sources d’énergie ou à des usages, mais aussi à des modes de propriété et de contrôle de ces actifs. Entre un système énergétique pensé et contrôlé d’un côté par quelques géants de la tech et leurs propriétaires, de l’autre par les cadres du parti communiste chinois, quelles trajectoires de propriété de l’énergie sont possibles pour l’Europe et le reste du monde au XXIe siècle ?

Plusieurs travaux se sont intéressés à l’histoire de l’énergie mais, jusqu’à présent, la question de sa propriété et de son contrôle n’avait pas été traitée de manière systématique, sur le temps long. En mobilisant les derniers résultats de la recherche en histoire économique et en sciences de l’énergie et sur la base de jeux de données inédits sur la propriété des systèmes énergétiques, _Énergie et Inégalités_ retrace l’évolution matérielle et politique des régimes énergétiques dans différentes régions du monde depuis deux siècles, afin de mieux comprendre comment énergie et inégalités de richesse et de pouvoir interagissent. Sans chercher à résumer la longue histoire des rapports entre énergie et sociétés humaines, nous allons revenir ici sur les trois enseignements clés qui ressortent des dynamiques observées depuis le xixe siècle : ils révèlent le rôle des choix politiques effectués en matière de propriété énergétique, l’importance de leurs effets redistributifs et les liens étroits qui existent entre les modes de propriété et les choix de technologie et d’usage.

> _**Un régime énergétique** correspond à un ensemble d’éléments matériels, c’est-à-dire des actifs énergétiques (ressources naturelles ou infrastructures permettant de transformer ces ressources en énergie et d’utiliser cette énergie) et à des acteurs (États, municipalités, entreprises, individus, coopératives, syndicats, etc.) en mesure de contrôler ou de posséder ces actifs et cherchant à satisfaire leurs besoins._

Le choix politique des modes de propriété
-----------------------------------------

L’énergie est un terrain de luttes sociales et politiques pour assurer son contrôle. Il existe cinq grands types d’actifs énergétiques : les ressources naturelles (comme le charbon ou le gaz), les technologies d’extraction (mines), les technologies de transformation (centrales à charbon ou panneaux solaires), les technologies de distribution (câbles électriques ou réseaux de chaleur), les technologies d’usage (voiture, machines, etc.). Entreprises privées, États, pouvoirs locaux ou coopératives : à travers le monde, chaque grand type d’actif énergétique a été possédé par chacun de ces acteurs. Rien ne contraint fondamentalement l’énergie à être détenue par le secteur public ou privé : c’est un choix politique.

Par ailleurs, la propriété de l’énergie a largement évolué au cours du temps. La figure ci-dessus présente la part de la production d’électricité sous propriété publique ou coopérative entre 1900 et 2025 en France, au Royaume-Uni, aux États-Unis et en Inde. Au début du XXe siècle, l’électricité était essentiellement sous contrôle d’entreprises privées en France et aux États- Unis, alors que les autorités locales occupaient une place plus importante au Royaume-Uni. Aux États-Unis, le _New Deal_ a marqué une évolution de la production, qui est passée sous contrôle public (État fédéral, États fédérés, communes) ou coopératif. Cet ensemble a atteint environ un quart de la production totale à partir des années 1940-1950. Précisons toutefois que cela ne concernait que l’électricité et que les secteurs du gaz, du pétrole ou du charbon sont restés essentiellement sous contrôle privé dans ce pays, alors qu’ils ont été totalement ou partiellement nationalisés au Royaume-Uni et en France après la Seconde Guerre mondiale, ou encore en Inde. Ces dynamiques n’en démontrent pas moins que la propriété de l’électricité et, plus généralement, de l’énergie relève d’abord d’un choix politique, qui peut être fait ou défait au rythme des projets de société portés par les majorités politiques.  

La socialisation de l’énergie au cœur de la redistribution des richesses  

---------------------------------------------------------------------------

Comment expliquer l’évolution de la propriété de l’énergie ? Les différents modes de propriété de l’énergie ne sont pas neutres : au xxe siècle, les grandes démocraties parlementaires ont fait de la socialisation de l’énergie une pièce maîtresse de leur dispositif de réduction des inégalités sociales et de pilotage de l’économie.

Par socialisation de l’énergie nous entendons ici le fait de placer l’extraction, la production ou la distribution d’énergie sous contrôle et propriété publics (que ce soit au niveau national, régional ou municipal) ou sous une forme coopérative.

De fait, les nationalisations ont contribué à réduire les inégalités d’accès à l’énergie et à limiter les inégalités de patrimoine en restreignant les capacités de concentration du patrimoine énergétique par les acteurs privés. En d’autres termes, placer l’énergie sous contrôle public réduit les possibilités son accaparement par une élite financière. Ainsi, en mettant en place le _New Deal_, Roosevelt a vu dans la propriété publique ou coopérative un moyen de fournir de l’énergie à tous ses concitoyens tout en s’attaquant aux « traits maléfiques » (selon les termes du président Franklin D. Roosevelt lors de son discours annuel au Congrès des États-Unis, le 4 janvier 1935) des grandes entreprises privées qui pratiquaient alors des tarifs abusifs et concentraient les pouvoirs économique et politique. Aussi a-t-il nationalisé certaines entreprises énergétiques et encouragé la propriété municipale et coopérative des réseaux de production et de distribution.

Comme nous l’avons vu plus haut, la France et le Royaume-Uni sont allés encore plus loin dans la socialisation de l’énergie, avec les nationalisations totales de l’après-seconde guerre mondiale. La France a nationalisé les mines et créé EDF-GDF en 1946, le Royaume-Uni a nationalisé ces secteurs en 1947-1948. Ces choix étaient motivés par la volonté de reconstruire une économie malmenée par la guerre ainsi qu’à réduire les inégalités d’accès à l’énergie et, plus largement, les inégalités entre travailleurs et propriétaires. En France, le programme du Conseil national de la Résistance prônait effectivement l’éviction des grandes féodalités économiques et financières de la direction de l’économie. Au Royaume-Uni, le chef de file de la nationalisation déclarait, dès 1920 : « Je n’ai jamais pu croire que Dieu ait placé dans les en- trailles de la Terre le charbon pour le bénéfice de moins de 4000 personnes sur les 45 millions que compte ce pays » (selon les termes du député William Brace lors d’un débat à la Chambre des communes, le 11 février 1920).  

Soulignons que ces transferts de propriété ont toujours été ardemment combattus politiquement et juridiquement. Partout, les propriétaires des firmes nationalisées se sont estimés bafoués. En France, leurs actionnaires ont tenté de faire reculer le gouvernement et ont failli y parvenir. Aux États-Unis et en Inde, les propriétaires ont intenté des recours face aux Cours suprêmes de ces pays, qui ont généralement donné raison aux gouvernements. Puis le tournant néolibéral des années 1980-1990 a débouché sur le mouvement inverse. Le Royaume-Uni, par exemple, a privatisé le secteur pétrolier, avant de faire de même pour l’électricité et le gaz. Plusieurs pays, comme la France et la Suède, ont toutefois maintenu une forte dose de propriété publique dans le secteur électrique.  

Modes de propriété, technologies et usages
------------------------------------------

L’histoire des régimes énergétiques enseigne également que les choix en matière de propriété de l’énergie sont étroitement liés aux choix en matière de technologie et d’usage, donc de sobriété. Les acteurs qui possèdent les actifs sont particulièrement bien placés pour imposer certains types d’usage, plus ou moins sobres en ressources.

Ainsi, pendant les années 1950, les firmes pétrolières et automobiles étatsuniennes se sont liées pour racheter et mettre en faillite les réseaux de tramway, afin d’éliminer cette alternative au transport individuel et de faire triompher le tout-voiture. En Suède, inversement, les entreprises municipales de chauffage sont mandatées pour aider les usagers à maîtriser la demande, dans une logique de service public. Ces entreprises utilisent des indicateurs autres que la seule maximisation financière. Plus généralement, si la propriété publique de l’énergie n’est pas toujours exemplaire, loin de là (au cours des dernières décennies, les entreprises publiques ont de plus en plus souvent adopté des logiques similaires à celles du secteur privé), les dynamiques passées suggèrent que la propriété privée des systèmes énergétiques tend à renforcer une certaine irresponsabilité individuelle et collective quant à l’usage des ressources.

Les Français restent attachés au statut public d’EDF, comme l’atteste une loi votée en 2024 pour maintenir le groupe sous propriété publique en réponse au projet de loi Hercule qui envisageait de le scinder et laissait entrevoir la privatisation d’une des parties. Dans le débat public européen, en revanche, la question du contrôle des actifs liés à la transition énergétique, dans le secteur électrique et au-delà, reste peu discutée.

> _70 milliards d’euros soit environ 2 % du PIB est le montant estimé des investissements annuels supplémentaires nécessaires pour financer la transition de la France. Source : S. Mahfouz, J. Pisani- Ferry,_  
> Les Incidences économiques de l’action pour le climat. Rapport à la Première ministre_, Paris, France Stratégie, 2023._

La Banque centrale de l’Union européenne estime les besoins d’investissements annuels supplémentaires à environ 2-3 % du PIB afin de parvenir à une décarbonation de l’économie. Ces valeurs sont cohérentes avec celles présentées dans le rapport Mahfouz Pisani-Ferry, qui évalue, pour la France, les besoins d’investissement supplémentaires dans la transition à 70 milliards d’euros par an (soit environ 2 % du PIB). Selon qui réalisera ces investissements colossaux et qui possédera les actifs associés découleront différents modèles énergétiques et niveaux de concentration des richesses.

Après quarante ans de baisse du patrimoine public sous l’effet des privatisations et de la hausse de l’endettement, les États européens peuvent saisir l’occasion de reconstruire une partie de ce patrimoine perdu. Cela requiert de dégager des marges de manœuvre budgétaires et des capacités d’endettement supplémentaires, et donc d’établir un nouveau contrat social en matière de fiscalité. Inversement, les États peuvent encourager, voire subventionner, l’investissement privé dans la transition. L’enjeu est alors de prévenir les logiques de privatisation des gains et de socialisation des pertes tout en limitant les risques de captation d’actifs stratégiques par une minorité ou par des capitaux étrangers. La mise à contribution de l’épargne privée pour financer des actifs publics est aussi une possibilité. Elle a d’ailleurs largement été mobilisée lors de la construction du parc nucléaire français.

Quelle doit être la répartition entre propriété du secteur public et privé dans l’énergie ? Ce choix ne peut relever d’aucune formule d’expert. Il soulève de véritables questions de société, qui auront des conséquences sur les usages de l’énergie, sur l’égalité d’accès aux services énergétiques décarbonés et, plus largement, et sur les inégalités de richesse. Ces sujets doivent donc être débattus en tant que tels.

Le cas de Northvolt, fabricant suédois de batteries électriques, est éclairant à cet égard. L’entreprise, vantée jusqu’à il y a peu comme le fleuron de l’industrie européenne, a fait faillite. A tort ou à raison, aucun État européen n’est intervenu pour y investir. Résultat, la plus grande usine européenne du secteur est désormais sous pavillon privé étatsunien. La création d’un groupe public européen, à l’image d’Airbus à ses débuts, aurait pu changer le cours des choses. Ces dilemmes se poseront à nouveau à propos de l’industrie de l’éolien, fragilisée par les fluctuations des marchés et par les récents retournements en matière environnementale.

La propriété privée des systèmes énergétiques tend à renforcer une certaine irresponsabilité individuelle et collective dans l’usage des ressources.

Comme le XXe siècle, le XXIe siècle sera traversé par d’importants questionnements liés à la propriété des actifs énergétiques, avec des conséquences concrètes en matière d’usage de l’énergie et de concentration de la puissance économique et politique. Il semble dès lors urgent de placer explicitement ces questions dans le débat public. Les choix qui doivent être faits au cours des prochaines décennies ne touchent pas uniquement à des technologies et à des usages, mais aussi à des modes de propriété et de contrôle de ces actifs.

**Références :**

*   Chancel L., _Énergie et Inégalités. Une histoire politique_, Paris, Seuil, 2025,
*   Fressoz, J.-B., _Sans transition. Une nouvelle histoire de l’énergie_, Paris, Seuil, 2025,
*   Mahfouz S., Pisani- Ferry J., _Les Incidences économiques de l’action pour le climat. Rapport à la Première ministre_, Paris, France Stratégie, 2023,
*   Smil V., _Energy and Civilization. A History_, Cambridge, MIT Press, 2017.  
    

**_Cet article a été initialement publié dans le nouveau numéro de Conférence (ex Comprendre son temps) – la revue de sciences humaines et sociales qui éclaire les ruptures du monde contemporain et accompagne la décision publique et privée – consacré à la thématique de l'environnement._**

### Thématique
`#Environnement` 

**Langue :** `#Français` 



---
### Navigation pour IA
- [Index de tous les contenus](https://conference.sciencespo.fr/llms.txt)
- [Plan du site (Sitemap)](https://conference.sciencespo.fr/sitemap.xml)
- [Retour à l'accueil](https://conference.sciencespo.fr/)
