# « Être entendue ». Pour une justice réparatrice – Entretien avec Alexane Guérin
**Date de l'événement :** 24/11/2025
* Publié le 24/11/2025

### Date
24/11/2025

## Chapô
**Si la question des violences sexuelles s’est enfin imposée dans le débat public, elle demeure trop rarement pensée sous l’angle de la réparation. Pourtant, les victimes sont encore largement dépossédées de leur capacité à produire un savoir légitime sur leur propre expérience. Alexane Guérin, docteure en théorie politique et autrice de _Le Viol ordinaire. Un crime de l'intimité_ (à paraître en 2026 aux éditions du Seuil), travaille sur les pratiques de justice réparatrice, qui visent à créer des espaces où la parole des victimes est centrale. Elle a accepté de revenir pour nous sur ces enjeux.**

## Corps du texte
_Vous avez réalisé une thèse de théorie politique sur le [viol ordinaire](https://conference.sciencespo.fr/content/2025-11-24/enquete-sur-le-viol-ordinaire_grJhYRW6tvSGRolHWrii), dont l’un des points centraux est que les victimes se trouvent en situation d’injustice épistémique, c'est-à-dire une injustice relative au savoir. Que recouvre exactement cette notion ?_

**Alexane Guérin** : La notion d’ « injustice épistémique » peut recouvrir une diversité de situations, mais qui ont toutes un point commun : la personne qui la subit n’est pas considérée – par son interlocuteur, par une institution ou par la société – comme capable de produire, transmettre et/ou recevoir du savoir. Une « injustice épistémique » renvoie à toute situation dans laquelle une personne n’est pas crue, comprise, ou entendue en raison de stéréotypes liés au groupe social auquel elle appartient. Le concept, originellement proposé par la philosophe [Miranda Fricker,](https://academic.oup.com/book/32817) met en lumière les rapports de pouvoir (à l’échelle structurelle) qui affectent la crédibilité de certaines personnes (à l’échelle interindividuelle). 

Comprendre comment se distribue la crédibilité dans les cas de viols est essentiel pour saisir quels témoignages deviennent audibles ou lesquels au contraire sont ignorés, tus ou disqualifiés. Après avoir subi un viol ordinaire, c'est-à-dire un acte sexuel contraint commis dans l’intimité, par un potentiel partenaire, dans un contexte quotidien, les victimes sont d’emblée exposées aux injustices épistémiques : le type de violences qu’elles ont subies ne correspond pas aux représentations dominantes du viol, qui continuent de l’associer à un acte exceptionnel, commis par un dangereux inconnu, dans un contexte extrême. Mais ces injustices épistémiques jalonnent aussi « l’après-viol », et les personnes concernées s’y confrontent à de nombreuses reprises dans leur parcours, notamment lorsqu’elles cherchent à nommer le viol, à en parler et à le dénoncer. Prenons trois situations : 

Situation 1 : Alice sait que la dernière fois qu’elle a couché avec son copain ce n’était pas « normal », elle sait qu’il l’a contrainte, mais elle ne parvient pas à définir ce qu’il s’est passé en termes de « violence » parce qu’il n’a pas été violent physiquement, que c’est son copain, et qu’elle éprouve toujours du désir pour lui. 

Situation 2 : Sabrina veut parler du viol qu’elle a subi il y a quelques années à ses amies, mais elle n’ose pas parce qu’elles pourraient lui rétorquer qu’elle savait très bien qu’elle plaisait à ce garçon et qu’elle n’aurait pas dû aller dîner chez lui. 

Situation 3 : Chloé explique à ses proches qu’elle voudrait reparler à l’homme qui l’a violée pour obtenir des réponses à certaines de ses questions, et ils lui répondent qu’elle est « folle » et qu’elle devrait plutôt porter plainte contre lui. Elle se tourne vers une association d’aide aux victimes, où une juriste lui explique qu’elle ne doit ni lui reparler ni envisager une médiation.

Dans les trois situations, qu’elles essaient de nommer ce qui s’est passé, d’en parler à quelqu’un, ou d’exprimer ce qu’elles souhaitent, elles se heurtent au même phénomène : leur capacité à produire un savoir légitime sur leur propre expérience est mise à mal. Dans chacun des cas, leurs « savoirs expérientiels » sont contestés : Alice subit une injustice herméneutique (elle manque de ressources adéquates pour interpréter ce qu’elle a vécu comme une violence), Sabrina tait son témoignage par peur d’être blâmée, Chloé subit une forme de « gaslighting » (on remet en cause sa capacité à évaluer sa situation et ses besoins). 

Les représentations dominantes du viol, les stéréotypes de genre et les figures de la « victime idéale » nourrissent structurellement ces injustices, qui contribuent à la silenciation des victimes et redoublent le préjudice du viol lui-même. Durant le viol, l’agentivité épistémique des victimes - notamment leur capacité à être entendues - est radicalement niée, et ces dynamiques se prolongent au-delà de l’événement. 

_Vous montrez que les procédures judiciaires classiques sont imparfaites et qu’elles contribuent à entretenir ces injustices épistémiques. En quoi les procédures pénales s’avèrent-elles insuffisantes ?_

**A. G.** : Il y a plusieurs raisons, et nombreuses sont à penser en termes d’impasses structurelles. Déjà parce que les procédures pénales ont une finalité ciblée : une finalité répressive. Elles font partie d’un système carcéral, qui cherche avant tout à punir un individu jugé coupable. Elles ont donc été pensées et construites pour répondre à cet objectif. Elles n’ont pas été conçues pour accueillir des victimes, recueillir leur récit, ou leur accorder une écoute inconditionnelle – encore moins pour réparer les torts qui leur ont été causés. Le système pénal a été bâti sur une mise à distance des victimes, parce qu’historiquement il leur a été attribué un désir de vengeance contraire à la justice. 

C’est ce qui explique pourquoi la procédure n’est pas fondée sur leurs « savoirs expérientiels », sur leur capacité à faire récit de l’événement, sur leur rythme et leur cohérence propres, sur la pluralité de façons de vivre le viol subi. Au sein du système pénal, la victime joue davantage un rôle de témoin de ce qu’il s’est passé, qu’un rôle d’actrice. Elle est donc sollicitée à plusieurs reprises durant toute la procédure, mais sans détenir aucun pouvoir de décision. Pour le dire efficacement : la procédure pénale ne s’intéresse pas aux attentes des victimes. A aucun moment il ne leur est demandé : qu’attendez-vous de cette procédure ? Quand souhaitez-vous prendre la parole durant le procès ? Qu’est-ce qui serait réparateur pour vous ? 

C’est donc une première impasse : comment considérer que le système pénal est un lieu de justice pour les victimes alors même qu’il a été construit sur leur éviction ?

La place accordée aux victimes peut être considérée en elle-même re-victimisante : une nouvelle fois, on les prive de leur capacité de choisir, de décider et d’agir. La procédure peut réactiver ce sentiment de n’être pas prise en compte, de ne pas compter, de ne pas avoir de « voix », comme au moment du viol ordinaire. 

De plus, pour répondre à sa finalité répressive, la procédure fait intervenir un ensemble d’acteur·trices, qui ont tous en commun d’être des experts dans leur domaine : enquêteurs, juges, psychiatres, médecins, avocats. Tous ont pour fonction, d’une manière ou d’une autre, d’évaluer la parole – et la crédibilité – des personnes victimes. Celles-ci témoignent certes, mais en répondant à des questions qui modèlent et donnent forme à leurs récits. C’est ce qui fait que de nombreuses plaignantes ont l’impression d’être « suspectées », alors même qu’elles viennent en tant que victimes. Dans les cas de viols ordinaires, ces limites structurelles deviennent particulièrement visibles : l’absence de témoins, de preuves matérielles ou d’aveux (quel intérêt le mis en cause aurait-il à reconnaître un viol qui ne peut pas être prouvé ?), rend l’affaire difficile à traiter selon les exigences du système pénal. C’est ce qui conduit à un taux très élevé de classements sans suite. Le système pénal n’est pas « insuffisant » ou inadapté par accident : il est structurellement incapable de faire entendre ce type de récits, qui sont pour lui « inaudibles ». 

_Vous vous êtes intéressée à des formes alternatives de justice, notamment au Canada où vous avez mené un travail de terrain, relevant de ce que l’on appelle la « justice réparatrice ». En quoi consistent ces pratiques ? En quoi peuvent-elles constituer une réponse aux insuffisances du système pénal ?_

**A. G.** : La justice réparatrice est un paradigme de justice, qui conçoit les violences à partir des torts qu’elles causent aux personnes. La finalité n’est donc pas de réprimer le crime, ou de réhabiliter le délinquant, mais de réparer les torts identifiés par les personnes concernées, et ce, au sein d’un processus de dialogue animé par un tiers. La forme que prend la justice réparatrice dépend du contexte politique, culturel, social, dans lequel elle s’enracine : il existe une grande diversité d’approches, de méthodes et de modèles, plus ou moins institutionnalisées, pensées comme complémentaires ou alternatives au système pénal. Contrairement à certains mythes qui continuent d’entourer ces pratiques, l’objectif n’est jamais de réconcilier les personnes, d’imposer le pardon ou de résoudre un conflit. Ces mythes ont pu freiner les initiatives de justice réparatrice en matière de violences sexuelles et sexistes, au nom de la protection des victimes. 

La justice réparatrice part d’un principe simple : ce qui doit guider la réponse à une violence, ce sont les besoins et les attentes de celles et ceux qui en ont été affectés. Pour certaines victimes de viols, la réparation des torts passe par un dialogue avec la personne qui a commis les violences. Les motivations des victimes sont plurielles : confronter directement l’auteur (qui dans 91 % des cas fait partie de l’entourage), pouvoir faire le récit de ce qui s’est passé, mettre en mots les conséquences des violences, obtenir des réponses auxquelles lui seul peut répondre, l’entendre reconnaitre les faits, se sentir validée et légitimée en tant que victime, être entendue et écoutée, être active dans le processus, etc. Or, le système pénal, qui repose sur un modèle adversarial, ne permet pas de construire cet espace de dialogue, encore moins en partant des attentes des personnes concernées.

Lorsque je me suis intéressée à la justice réparatrice, j’ai donc cherché une approche adaptée aux situations de viol, et dont la méthode serait suffisamment rigoureuse pour répondre à ces enjeux spécifiques. Au Québec, j’ai découvert la « [médiation relationnelle](https://www.editions-harmattan.fr/catalogue/livre/la-mediation-relationnelle/11577?srsltid=AfmBOoosNp5DudujfVIl5vVYSpVadMlHijP8ewNV6xmCtHXMqqphLfcn) », élaborée précisément pour accompagner des personnes impliquées dans des crimes graves, y compris les violences sexuelles et sexistes. Cette approche repose sur deux piliers essentiels : un accompagnement individuel « sur-mesure » et une reconnaissance de la personne concernée comme experte de ce qu’elle a vécu. Elle permet à la personne accompagnée d’explorer différentes formes de dialogue (le face-à-face n’étant jamais imposé)  et accorde une attention constante à sa sécurité émotionnelle et psychique. Dans ce cadre, l’objectif n’est ni la réconciliation, ni le pardon, mais la possibilité d’un processus où les torts peuvent être nommés et reconnus. 

C’est pourquoi ces espaces de justice réparatrice peuvent, selon moi, permettre l’émergence d’une véritable justice épistémique pour les victimes : elles y sont reconnues comme sources légitimes de savoir sur ce qu’elles ont vécu, et leurs attentes deviennent le point d’ancrage du processus. 

_Ces formes de justice réparatrice ont-elles vocation à remplacer la justice punitive ou les modalités traditionnelles de la justice pénale ?_

**A. G.** : Pas nécessairement, même si cela dépend des contextes dans lesquels elles se sont implantées et développées. Dans le contexte français, la justice réparatrice a été institutionnalisée au sein des politiques pénales : depuis la loi de 2014, il est possible d’accéder à une mesure de justice réparatrice à tout moment de la procédure judiciaire. On voit bien à travers ce dispositif qu’il n’est pas question de remplacer la justice punitive, mais plutôt de la « compléter » quand les personnes le veulent. Parce que le principe qui est au fondement de la justice réparatrice, c’est qu’il s’agit d’une démarche volontaire : on ne peut pas prescrire une mesure de justice réparatrice, on ne peut pas contraindre quelqu’un à y participer sans compromettre le processus. De plus en plus en France, des initiatives de justice réparatrice hors du judiciaire sont demandées et proposées, y compris dans les cas de violences sexuelles. 

Autrement dit, la justice réparatrice n’a pas vocation à se substituer à la justice pénale, mais ouvre un espace supplémentaire et autonome. Selon moi, lorsqu’on pense la justice réparatrice à l’aune des violences sexuelles et sexistes, la question doit être resituée : sachant que moins de 10% des victimes portent plainte, l’enjeu est d’envisager des espaces de justice en dehors du système judiciaire. Les attentes de justice sont extrêmement diverses dans les cas de violences sexuelles, et elles sont encore largement méconnues. Plutôt que d’imaginer une forme de justice hégémonique – qu’elle soit pénale ou réparatrice, il me semble essentiel de multiplier les espaces de justice, chacun correspondant à des besoins différents. Dans cette perspective, la justice réparatrice peut devenir un espace parmi d’autres : accessible aux victimes qui ont ce type d’attente de dialogue, sans se substituer à d’autres formes de recours, qu’elles soient pénales, thérapeutiques, sociales, communautaires.

_Votre parcours est singulier : vous n’avez pas seulement étudié la justice réparatrice d’un point de vue de chercheuse, vous travaillez aussi au sein de l’association « La Valise ». Comment votre activité de recherche s’articule-t-elle avec cet engagement de terrain ?_ 

**A. G.** : Cette articulation a toujours été nodale pour moi. Ce qui m’a fait travailler sur ce sujet, c’est un constat provenant du « terrain » : un manque de ressources épistémiques pour penser nos expériences de violences sexuelles, un manque d’espace de justice pour répondre à nos attentes. Je dis « nos », parce que les premières intuitions qui ont donné lieu à mes hypothèses de recherche proviennent d’expériences personnelles et collectives, de vécus et de témoignages partagés entre femmes, avec mon entourage ou dans des espaces militants. La recherche, elle, donne les moyens (matériels et temporels) de réfléchir à ces enjeux complexes : du temps pour lire, écrire, pour aller au Québec observer ce qui est proposé, pour réaliser des entretiens avec des victimes, des avocat·es, des médiateurs·trices. Après la thèse, je n’avais qu’une envie : proposer en France des espaces de justice réparatrice similaires à ceux que j’avais pu découvrir au Québec, dans leur version « extra-judiciaire ». J’ai eu l’opportunité de rencontrer d’autres personnes qui cherchaient elles aussi à construire cela, et qui travaillaient sur un projet associatif. C’est ce qui a donné lieu à la création de [l’association La Valise](https://associationlavalise.fr/) qui propose depuis 2024 un service d’accompagnement en justice réparatrice pour toute personne concernée par des violences sexuelles, sexistes et intimes. J’ai la chance de co-diriger cette association, et mes missions de plaidoyer, de création de partenariats, de réflexions stratégiques sont évidemment nourries par mes travaux de recherche. Et inversement désormais : l’expérience associative nourrit elle-même de nouvelles questions de recherche. 

_Vous mobilisez les notions d’ « injustice épistémique » et de « justice réparatrice » dans une perspective féministe. Est-ce un paradigme méthodologique ou une démarche militante ? Ou les deux ?_

**A. G.** : Les deux. J’ai construit mon travail à partir des épistémologies du positionnement et des savoirs situés : c’est ce qui m’a permis de recueillir des savoirs expérientiels, à l’aune desquels critiquer les savoirs d’experts (historiquement privilégiés pour penser les violences sexuelles et les dispositifs de justice). Le vaste corpus des études féministes fournit des cadres d’analyse rigoureux qui permettent de rendre visibles et d’expliquer des phénomènes de domination encore trop souvent invisibilisés. 

Ma recherche s’inscrit dans ce sillage et revendique un certain héritage: sans les savoirs forgés au cœur des luttes féministes, je n’aurais pas pu produire ce travail. Le mouvement #MeToo a d’ailleurs été décisif pour mes recherches : c’est pour répondre aux défis qu’il a posés que j’ai voulu – à mon échelle – apporter quelques outils pour nommer la violence sexuelle et penser de nouvelles formes de justice.

La perspective féministe que j’adopte relève ainsi à la fois d’une démarche théorique et d’un geste militant, orienté vers la production de connaissances qui rendent visibles des injustices et ouvrent des possibilités de transformation sociale.

**Licence :** `#CC-BY-ND (Attribution, Pas de modification)` 

### Thématique
`#Démocratie` 

**Langue :** `#Français` 



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