# Dispositifs prospectifs : analyse d'une défaillance 
**Date de l'événement :** 11/12/2025
* Publié le 11/12/2025

### Date
11/12/2025

## Chapô
**Alors que les systèmes sociaux et technologiques évoluent à un rythme toujours plus soutenu, les dispositifs de prospective peinent à suivre. Loin d’éclairer réellement l’avenir, ils mobilisent beaucoup d’attention sans parvenir à réduire l’incertitude : leurs récits deviennent rapidement obsolètes ou s’auto-invalident. Didier Balzagette, ancien référent IA et sciences cognitives à l’Agence de l’innovation de défense, dresse un état des lieux de cette crise de la prospective.**

## Corps du texte
Depuis la fin des années 2010, un faisceau cohérent de travaux issus de la sociologie des systèmes, de l’analyse computationnelle et de la théorie de l’anticipation a mis en évidence une difficulté méthodologique persistante dans les dispositifs prospectifs fondés sur la narration. Loin d’être un débat interne à la discipline, il s’agit d’une transformation structurelle de l’environnement cognitif dans lequel ces dispositifs étaient censés opérer. Les scénarios demeurent pratiqués, mais leur efficacité anticipatrice apparaît fragilisée. Les décideurs eux-mêmes expriment une inquiétude difficile à formuler : la prospective mobilise une ressource rare – le temps attentionnel – sans toujours produire la réduction d’incertitude attendue. L’enjeu n’est pas de critiquer une méthode, mais de constater que les propriétés des systèmes contemporains ont changé plus rapidement que les outils qui prétendaient les décrire.

Des dynamiques qui débordent la temporalité des scénarios
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La littérature récente converge sur un point : les systèmes sociotechniques évoluent selon des temporalités qui excèdent les horizons stables présupposés par les scénarios. [Kate Crawford](https://www.jstor.org/stable/j.ctv1ghv45t) montre que les architectures numériques fortement couplées produisent des transformations d’état trop rapides pour être narrativisées dans des exercices multi-annuels. [Shoshana Zuboff](https://www.hbs.edu/faculty/Pages/item.aspx?num=56791) décrit la manière dont la circulation automatisée de l’information reconfigure en continu les structures sociales, rendant les hypothèses stables de plus en plus difficiles à maintenir. [Frank Pasquale](https://psycnet.apa.org/record/2020-85492-000) met en évidence que les environnements algorithmisés altèrent la prévisibilité même des trajectoires sociales, en introduisant des boucles de rétroaction qui modifient les phénomènes plus vite qu’ils ne peuvent être analysés.

Dans ces conditions, les scénarios ne souffrent pas d’un défaut humain ou technique, mais d’une incompatibilité structurelle avec le rythme des systèmes qu’ils prétendent anticiper. [Didier Sornette](https://press.princeton.edu/books/paperback/9780691175959/why-stock-markets-crash), analysant les enchaînements de crises systémiques, montre que la temporalité des ruptures se contracte à mesure que les systèmes gagnent en couplage. Cette contraction temporelle a une conséquence directe : le temps mobilisé pour produire un scénario excède souvent le temps de validité empirique des hypothèses qui le soutiennent. La prospective devient alors un “mauvais soin” : un instrument continuellement dépassé par la progression de la pathologie qu’il cherche à décrire. L’exercice occupe l’attention au moment précis où l’environnement exige l’identification de signaux rapides plutôt que la construction de futurs cohérents.

Le régime performatif rend la projection narrative auto-invalidante
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La remise en cause la plus profonde provient de l’analyse du régime performatif. [Elena Esposito](https://artificialcommunication.mitpress.mit.edu/pub/m8xpxiru/release/1) montre que les systèmes sociaux contemporains intègrent les représentations produites sur eux-mêmes et modifient leur fonctionnement en conséquence. Cette auto-référentialité empêche toute extériorité du dispositif narratif. Un scénario n’est plus un outil d’analyse, mais un artefact interne qui influence les décisions, réoriente les comportements et, ce faisant, invalide sa propre valeur anticipatrice.

Cette impossibilité structurelle est confirmée par [Moritz Hardt et Benjamin Recht](https://arxiv.org/abs/2102.05242), qui démontrent que tout modèle appliqué à un système humain perd sa capacité prédictive dès lors qu’il influence les acteurs. La prospective repose précisément sur ce mécanisme : un scénario destiné à orienter l’action produit un effet prescriptif qui le rend immédiatement obsolète. Le dispositif ne peut donc plus remplir sa fonction initiale. Il mobilise du temps décisionnel sans stabiliser l’incertitude, ce qui en fait à nouveau un mauvais soin, non parce qu’il serait mal construit, mais parce qu’il intervient dans une configuration épistémique qu’il contribue lui-même à perturber.

Ce phénomène n’est pas réformable. Il ne relève ni d’une amélioration technique, ni d’un enrichissement des narratifs. Il découle d’une propriété des systèmes auto-référentiels : les représentations du futur sont absorbées trop vite pour conserver une valeur anticipatrice.

Les bifurcations systémiques ne sont pas représentables en scénario
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La prospective suppose une continuité minimale entre les états futurs et les états présents. Or les travaux récents de [Didier Sornette](https://dblp.org/pid/06/613.html) sur les ruptures montrent que les systèmes complexes évoluent par bifurcations non linéaires, déterminées par des mécanismes d’accumulation de tension qui ne produisent pas de représentations stables. Les signaux précurseurs identifiés – divergence locale, changements de variance, transitions critiques – ne peuvent pas être traduits en récits cohérents, car ils n’indiquent pas une trajectoire mais une instabilité.

Les analyses de [David Manheim](https://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=4491421) sur les environnements hautement couplés renforcent cette incompatibilité. Dans ces systèmes, il n’existe plus de trajectoire plausible, mais uniquement des transitions possibles. Le scénario, qui projette des continuités, n’a pas d’objet épistémique dans des environnements où les phénomènes pertinents sont des ruptures. La discipline ne manque pas d’outils : elle manque d’une structure de représentation capable d’intégrer les propriétés réelles du système.

La difficulté est aggravée par le coût cognitif des scénarios. Le dispositif exige une mobilisation prolongée de l’attention, du temps décisionnel et des ressources analytiques, alors que les signaux pertinents émergent sous des formes brèves, instables et faiblement narrativisables. Le scénario devient alors non seulement inadapté, mais coûteux : il détourne l’attention des mécanismes critiques au moment où celle-ci devrait être allouée aux tensions structurelles.

Conclusion
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Les travaux publiés entre 2018 et 2025 dessinent une crise épistémique profonde des dispositifs prospectifs narratifs. Trois éléments convergent. D’abord, la temporalité des systèmes contemporains excède le temps de construction et de validité des scénarios. Ensuite, la performativité des représentations du futur invalide leur fonction anticipatrice dès qu’elles sont intégrées dans l’action. Enfin, les systèmes réels évoluent par bifurcations non linéaires que les dispositifs narratifs ne peuvent représenter.

La prospective continue d’être mobilisée pour ses fonctions organisationnelles, mais elle ne parvient plus à réduire l’incertitude dans les environnements instables. Le problème n’est ni disciplinaire ni méthodologique : il est structurel. Le scénario n’est plus un outil d’anticipation mais une consommation de ressources cognitives devenue coûteuse au regard de l’information produite.

La discipline doit être lue comme un paradigme affaibli, dont la survie institutionnelle contraste avec l’effondrement épistémique. C’est à partir de cette reconnaissance, et non en tentant de prolonger un régime devenu inadéquat, que des approches capables d’opérer dans les environnements actuels pourront émerger.

**Licence :** `#CC-BY-ND (Attribution, Pas de modification)` 

### Thématique
`#Numérique` 

**Langue :** `#Français` 



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