# Surconsommation. Pourquoi faire durer les objets ? – Entretien avec Julie Madon
**Date de l'événement :** 17/12/2025
* Publié le 17/12/2025

### Date
17/12/2025

## Chapô
**À l’approche de Noël, alors que les cadeaux s’accumulent sous le sapin, la question de l’obsolescence programmée s’invite plus que jamais dans nos foyers : combien de ces objets flambant neufs sont déjà promis à une durée de vie écourtée ? Sociologue spécialiste des modes de consommation et de la durabilité des objets, Julie Madon a étudié dans sa thèse les pratiques qui consistent à faire durer les objets qu’on possède. Nous lui avons posé quelques questions.**

## Corps du texte
_La consommation durable semble remporter un succès grandissant. C’est à son propos que vous avez consacré votre thèse de doctorat. Quel est l’angle principal que vous avez adopté ?_

**Julie Madon** : La question de l’obsolescence programmée peut être envisagée sous une multiplicité d’angles : on peut l’aborder sous l’angle juridique ou législatif, questionner la manière dont les pratiques marchandes sont régulées ou encore étudier le lobbying mis en œuvre par les différentes parties prenantes. Je ne pense pas seulement  aux producteurs, mais aussi à des associations, telles que [Halte à l’Obsolescence Programmée](https://www.halteobsolescence.org/). Cette dernière mène différentes actions, de la plus conceptuelle, telle que l’élaboration des indices de réparabilité et de durabilité, à la plus opérationnelle, comme la conduction d’actions en justice contre des multinationales telles qu’[Epson](https://www.halteobsolescence.org/la-plainte-contre-epson-deposee-par-hop-va-t-elle-devenir-obsolete/) et [Apple](https://www.halteobsolescence.org/apple-condamne-suite-a-la-plainte-deposee-par-hop/) ou HP. On peut aussi chercher à comprendre ce qui amène à produire et vendre des objets à faible durée de vie. Il y a enfin des questions peu traitées, telles que le traitement du sujet par les médias ou le positionnement des partis politiques à son égard.  
Pour ma part, j’ai étudié des aspects quotidiens, à l’échelle individuelle. Grâce aux récits personnels que j’ai collectés sur le terrain, je montre la variété de réponses que les gens apportent à cette question, ce qui m’a permis de dessiner les  grandes tendances qui s’en dégagent.

_Quels sont les traits principaux des pratiques de durabilité que vous avez identifiés ?_ 

**J. M.** : Je me suis penchée sur ce qui permet d’encourager les pratiques à faible impact environnemental, comment elles se diffusent, et comment elles sont mises en péril par moments. Il en ressort que les gestes de consommation sont encadrés par une série de normes et de contraintes. C’est particulièrement visible dans ce que j’ai appelé les « pratiques de longévité » qui consistent à faire durer les objets. Leur adoption dépend de ce que les individus ont l’habitude de penser et de faire depuis leur plus tendre enfance. C’est en partie ce qui explique qu’elles soient inégalement réparties dans l’espace social et sensiblement liées à la classe sociale et au genre. Plusieurs de mes enquêtés ont été éduqués par leurs parents à prendre soin de leurs affaires et à n’acheter que le strict nécessaire parce qu’ils venaient de milieux modestes. J’ai aussi constaté que les femmes sont plus dans une relation de care aux biens domestiques (manipuler délicatement, entretenir, nettoyer) et se chargent souvent des échanges marchands et non marchands (acheter et vendre de secondes mains, emprunter, donner). Les hommes, eux, valorisent une connaissance technique de l’objet, par la réparation et le bricolage. Mais ce que j’ai davantage observé, c’est que ces pratiques sont liées aux ressources matérielles, temporelles, cognitives auxquelles les individus ont accès à un instant T. Une de mes enquêtées, écologiste convaincue, a remplacé son lave-linge plutôt que de le réparer parce qu’elle était en congés maladie durant cette période, et n’avait pas la force d’assumer la charge mentale de faire venir un réparateur.

_Il y a aussi la question de la capacité que l’on peut avoir de convaincre l’entourage d’adopter des démarches de durabilité…_

**J. M.** : Oui, la question de la diffusion des petits gestes est un des enjeux qui ressort systématiquement de mes enquêtes. Les individus que j’ai interrogés mettent constamment cette question en lien avec celle de l’image que ces pratiques leur donnent aux yeux des autres. Et elle n’est pas immédiatement positive, avec pour conséquence qu’ils ne parlent pas de ce mode de vie à tout-va, parce qu’ils n’ont pas envie de « braquer » leur entourage. J’ai en tête le cas d’une mère de famille qui, bien qu’elle soit convaincue par le zéro déchet et la déconsommation, continue d’offrir des cadeaux neufs à ses filles à Noël pour éviter de les « dégouter de l’écologie ». Certains enquêtés évoquent même dissimuler leurs pratiques environnementales, parce qu’elles sont sources de stigmate : celui de « l’écolo de service », ou celui du « radin » ou du « ringard » qui ne renouvelle pas ses équipements. Paradoxalement, éviter un discours radical leur permet souvent de mieux transmettre leurs pratiques, par une diffusion douce. J’ai appelé cela des « stratégies de pacification » : celles-ci consistent soit à adopter des pratiques « tacites », c’est-à-dire à agir sans commenter ce que l’on fait ou à adopter un discours nuancé et positif. Un jeune écologiste m’a expliqué que lorsqu’il voulait parler à ses collègues dans la grande entreprise où il travaillait, il préférait dire qu’il considérait ces enjeux comme un « challenge », plutôt que d’évoquer le militantisme ou l’activisme.

_Vous allez à l’encontre de l’idée reçue selon laquelle la lutte contre l’obsolescence programmée n’est qu’une affaire de bobos. À quoi l’avez-vous constaté ?_

**J. M.** : En fait, la question de la durée de vie des produits parle à des profils très divers parce qu’elle revêt des significations plurielles. On peut s’y intéresser parce qu’on cherche à réduire l’impact de sa consommation sur l’environnement : renouveler un objet en en achetant un neuf a un coût en ressources naturelles et en traitement des déchets. On peut aussi s’intéresser à l’obsolescence programmée dans une optique de défense des consommateurs : il s’agit alors de lutter contre les abus du monde marchand et de préserver son pouvoir d’achat. On peut enfin chercher à faire durer ses objets parce qu’on y est attaché ou qu’on se passionne pour la réparation et le bricolage.

Ces différentes manières de s’intéresser à la longévité des objets sont réparties de manière hétérogène dans l’espace social. Si l’on retrouve le profil des “intellectuels ascétiques”, plutôt jeunes, urbains et sensibles à l’écologie, - souvent associés à la figure du « bobo », on trouve d’autres profils de consommateurs que j’appellerai précautionneux. Il y a par exemple des individus plutôt aisés, votant à droite, qui aiment acheter des objets neufs, mais, souhaitant « en avoir pour leur argent », ils se tournent des produits fiables. J’ai aussi identifié la catégorie  de ménages âgés, ruraux et bricoleurs, qui ne ressentent pas le besoin de renouveler leur intérieur acquis depuis longtemps et qu’ils gardent par habitude.

_Comment votre travail de recherche s'articule-t-il à vos pratiques personnelles ? Après ces années d’études consacrées aux modes de vie des consommateurs, quelle consommatrice êtes-vous ? Avez-vous apporté des changements dans vos habitudes de vie ?_

**J. M.** : Je considère que si quelqu’un comme moi, qui travaille sur ces enjeux, ne se départit pas certaines de ses pratiques les plus polluantes, alors qui le fera ? J’ai arrêté de prendre l’avion depuis bientôt six ans. Aujourd’hui, prendre un vol national me paraît impensable. Dans le milieu de la recherche, on voyage beaucoup, notamment pour se rendre à des congrès. Récemment, nous avons été plusieurs chercheurs - dont certains venaient de bien plus loin que la France -  à nous rendre à un congrès en Norvège en train. Une fois qu’on a fait cet effort, on comprend que c’est faisable. Et puis, demander à mon laboratoire de financer un trajet en train plutôt qu’en avion et en parlant à mes collègues et sur les réseaux sociaux a facilité le partage. Cela étant, c’est aussi parce que le laboratoire dans lequel j’ai fait ma thèse – le Centre de sociologie des organisations de Sciences Po –-et qui a financé le voyage en train est sensible au sujet : il est souvent plus cher de voyager en train qu’en avion, ce qui est une aberration. Mais je n’aurais probablement pas pu le faire dans d’autres organisations plus réfractaires. On en revient à la nécessité de changer l’offre pour faciliter les pratiques individuelles et collectives.

_Pour revenir à la question des cadeaux, on voit de plus d’enseignes valoriser l’achat de cadeaux de seconde main pour le Noël qui approche. Est-ce que l’on peut quantifier la progression de ce genre d’achat ?_ 

**J. M.** : Un enjeu environnemental est de réussir à offrir des cadeaux plus adaptés et moins nombreux. Des chiffres publiés par l’[Ademe](https://agirpourlatransition.ademe.fr/particuliers/reduire-dechets/eviter-gaspillage/reduire-gaspillage-invendus) (Agence de la transition écologique) montrent que parmi les 300 millions de cadeaux offerts chaque année à Noël en France, 12 millions sont jugés inutiles et 1 million sont jetés directement à la poubelle. Beaucoup d’individus m’ont parlé, en entretien, de leur difficulté à gérer les cadeaux qu’ils jugeaient inutiles, et souhaiteraient qu’on leur offre plutôt de l’argent ou des objets mais d’occasion. Cette dernière pratique point a tout de même le vent en poupe : une enquête [IFOP](https://www.ifop.com/article/les-francais-et-les-cadeaux-de-seconde-main-vague-3/) récente montre que près d’un Français sur deux (45 %) a déjà offert un bien de seconde main, et plus d’un tiers des Français (35 %) envisagent d’en acheter au moins un pour Noël.

**Licence :** `#CC-BY-ND (Attribution, Pas de modification)` 

### Thématique
`#Environnement` 

**Langue :** `#Français` 



---
### Navigation pour IA
- [Index de tous les contenus](https://conference.sciencespo.fr/llms.txt)
- [Plan du site (Sitemap)](https://conference.sciencespo.fr/sitemap.xml)
- [Retour à l'accueil](https://conference.sciencespo.fr/)
