# Le retour de la guerre en Europe au prisme du genre – Entretien avec Maxime Forest
**Date de l'événement :** 06/03/2026
* Publié le 06/03/2026

### Date
06/03/2026

## Chapô
**Dans un contexte géopolitique marqué par le retour de la guerre en Europe, le conflit ukrainien révèle une réalité trop souvent minorée : la dimension proprement genré des conflits armés. À l'occasion de notre dossier spécial 8 mars, Maxime Forest, chercheur associé et enseignant à Sciences Po, spécialiste des études de genre appliquées aux relations internationales, revient sur la façon dont les antagonismes politiques construits autour du genre s’inscrivent au cœur des dynamiques géopolitiques contemporaines.**

## Corps du texte
**_Quelles fonctions joue, dans la guerre en Ukraine, la promotion d'une certaine masculinité contre ce que le Kremlin nomme la « Gayropa » ?_**

**Maxime Forest** : L’usage du concept de « Gayropa » – contraction de « gay » et d'« Europe » – dans la propagande russe remonte à une dizaine d'années. Il désigne l'idée que l'Union européenne (UE), en tant qu'entité politique et sociale, serait dominée par des réseaux LGBTQ+ et féministes radicaux, incarnant aux yeux du Kremlin une décadence morale opposée aux valeurs chrétiennes authentiques prétendument défendues par la Russie contemporaine. Ce terme s'est récemment diffusé dans des narratifs connexes, révélant une projection russe, une construction fantasmagorique sur l'Europe plutôt qu'une description de la réalité européenne.

Certes, depuis le traité d'Amsterdam de 1997, l'UE intègre dans ses principes fondateurs la promotion de l'égalité entre les femmes et les hommes, ainsi que la lutte contre les discriminations. Un édifice juridique solide – composé de traités, de directives et de la jurisprudence de la Cour de justice de l'UE – soutient ces engagements, influençant les législations nationales sur l'égalité et les discriminations liées à l'orientation sexuelle ou à l'identité de genre.

La projection russe, elle, s'inscrit dans un rapport conflictuel délibéré avec l'édifice politique européen et les valeurs qu’il porte. Dans le même temps, elle permet à la Russie de s’affirmer en gardienne des valeurs et des structures sociales traditionnelles, quand bien même sa société est d’abord l’héritière de plus d’un siècle d’expérimentations politiques et économiques d’une brutalité inouïes qui ont rendu la plupart de ces structures – à commencer par le couple ou la famille hétéronormés, profondément dysfonctionnels.

Cet antagonisme autour des questions de genre est aujourd'hui exacerbé par le contexte de guerre, qui favorise un rapprochement entre la Russie et les États-Unis sous la seconde administration Trump, caractérisée par des pulsions impérialistes et néocoloniales.

**_Quels sont les fondements historiques de cette matrice idéologique russe ?_**

**M.F.** : Historiquement, ce clivage remonte à la fin du XVIIe siècle, lorsque la Russie s'engage sur la voie de la modernité en intensifiant ses échanges avec l'Europe sur les plans philosophiques, technologiques, commerciaux, politiques et militaires. Ces tentatives répétées d’embrasser la modernité ont échoué en raison du maintien d’un exercice absolutiste du pouvoir et ont engendré un rapport ambivalent à l'Europe et à son libéralisme politique. De l’empereur Pierre 1er jusqu’à Vladimir Poutine, en passant par à l’impératrice Catherine II, la Russie associe le libéralisme politique à un libéralisme des mœurs de nature décadente.

Ce motif est tellement récurrent qu’il en devient presque caricatural. On le retrouve aussi chez l’idéologue Ivan Iline (1883-1954), parfois cité par Poutine et dans l'Union soviétique de Staline. Dans les années 1930, le dictateur lance des diatribes contre une Europe accusée de perversion sexuelle et d'immoralisme, tout en remettant en cause, en interne, les réformes libérales de la révolution bolchevique, notamment les décrets d'Alexandra Kollontaï sur l'avortement et le mariage civil. 

Chez Poutine, ce discours ressurgit dans le contexte de la contestation dans la rue de son élection en 2011. Il s’actualise un an plus tard sur le terrain politique avec le procès des Pussy Riot, trois jeunes chanteuses de punk condamné à deux ans de prison pour avoir effectué une « prière punk » dans la Cathédrale du Christ-Sauveur de Moscou ; puis au travers de la criminalisation accrue de l'homosexualité et de sa « propagande » en juin 2013, ainsi que par la dépénalisation partielle des violences intrafamiliales de 2017. 

Cette matrice inégalitaire se retrouve finalement à jouer un rôle clé dans l'agression russe contre l'Ukraine en février 2022. Au-delà d'une masculinité toxique se cristallisant paroxystiquement chez Poutine, forme achevée de l’« homo sovieticus », il s'agit d'une grande peur collective. Les révolutions ukrainiennes, sur un territoire perçu comme partie intégrante de l’espace impérial, menacent de contaminer la Russie par des « germes démocratiques » et le spectre d’une dégénérescence socioculturelle et sexuelle. Dans ses premiers discours post-invasion, Poutine évoque peu la menace OTAN, préférant réécrire l'histoire ukrainienne et dénoncer les menaces portées par la « cancel culture » occidentale. C’est cette paranoïa aux ressorts masculinistes attisée par le pouvoir qui a contribué au déclenchement du plus grand conflit armé en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale.

**_Ce conflit et la violence genrée qui s’y déploie acte-t-il un tournant dans la prise en compte de la place des femmes au cœur des guerres ?_**

**M. F.** :  La dimension de genre est inhérente à tous les conflits armés. Elle a fait l'objet d'analyses approfondies pour ceux du XXe siècle et est désormais encadrée par l'agenda « Femmes, paix et sécurité » de l'ONU depuis les années 2000, au travers d'une douzaine de résolutions. Néanmoins, il est exceptionnel qu'un conflit soit déclenché, ne serait-ce qu'en partie, sur la base de représentations culturelles liées aux sexualités. Cette dimension constitue une particularité majeure de la guerre en Ukraine.

Sur le terrain, les violences sexuelles massives perpétrées par l’armée russe – contre des femmes, des hommes, des jeunes et des personnes âgées – reflètent, de manière plus prosaïque, l’éthos particulier de cette institution militaire. Forgé tout au long du XXe siècle au sein de l’Armée rouge, cet « éthos » repose sur des pratiques régulières et à grande échelle de violences sexuelles internes : entre conscrits ou imposées par les officiers aux conscrits. C’est à travers ces actes que s’affirment, au fil des générations, la verticalité du pouvoir, le patriarcat, la violence gratuite et la domination sexuelle.

L’originalité de ce conflit réside du côté ukrainien. Les violences sexuelles, plus fréquemment utilisées comme armes de guerre dans les guerres impérialistes, coloniales, interethniques ou inter-religieuses, sont ici perpétrées contre un État démocratique et fonctionnel, doté de solides capacités d’enquête et d’instruction. Grâce au soutien de partenaires internationaux, l’Ukraine déploie des outils technologiques avancés en matière de médecine légale, mobilise des experts au sein de son parquet national et a ratifié la Convention d’Istanbul (traité voté visant à combattre les violences faites aux femmes et aux filles), en juin 2022, en pleine invasion. De plus, en adhérant pleinement à l’agenda onusien « Femmes, paix et sécurité », elle constitue des dossiers rigoureux destinés aux juridictions internationales. Cette situation est singulière si on la compare à celle d’États plus vulnérables comme la RDC ou le Soudan, souvent dépourvus de tels moyens. 

**_Quelle place les femmes occupent-elles concrètement dans l'effort de guerre ukrainien, du front militaire au front civil ?_**

**M.F.** : La participation accrue des femmes à l'effort de guerre, caractéristique des conflits du XXIe siècle, est particulièrement marquée en Ukraine. Avant l'invasion à grande échelle de 2022, les femmes représentaient environ 15 % des forces armées, dans une armée comptant 250 000 effectifs. Aujourd'hui, dans une armée élargie à plus d'un million de personnes, leur proportion globale s'établit autour de 7,3 %, mais leur nombre absolu a augmenté de 20 % depuis 2022, atteignant plus de 70 000 femmes en service. Parmi elles, environ 5 500 à 6 000 occupent des positions de combat ou sont déployées en première ligne. Les femmes sont surreprésentées dans le personnel médical, souvent équipé militairement et positionné près des zones de contact.

De plus, au sein de la très active société civile ukrainienne, de nombreuses organisations féministes et LGBTQ+ se sont mobilisées avec une intensité remarquable pour soutenir l'effort de guerre, contredisant l’orientation pacifiste habituellement attribuée à ce type de mouvements. Face à un ennemi qui se revendique d'une offensive patriarcale contre les libertés sexuelles, ces groupes paient un lourd tribut, y compris au sein des forces armées où des militant.e.s visibles défendent ardemment leurs causes.

**_Face à cette menace russe, l'Europe tente d'afficher un front uni. Pourtant, les droits des femmes et des minorités deviennent une ligne de dissension au sein même de l'UE. Comment appréhender ce processus que vous nommez « dé-européanisation » qui se noue autour du genre ?_**

**M.F.** : La notion d'européanisation désigne l'ensemble des processus par lesquels les politiques, les valeurs, la jurisprudence et les conditions d'attribution des fonds de l'Union européenne influencent et transforment les États membres. La dé-européanisation émerge en réaction à ce phénomène, dès les négociations d'adhésion des pays d'Europe centrale et orientale à la fin des années 1990, lorsque l'Europe apparaît comme une ressource ambivalente : positive, en incarnant l'appartenance à une communauté supranationale porteuse de modernité et de prospérité, et négative, vue comme une menace pour les « traditions culturelles » et les souverainetés nationales.

Cette ressource négative s'avère politiquement rentable dans les contextes de crises. Elle est notamment portée en Pologne par le parti d’extrême-droite Droit et Justice (PiS), au pouvoir de 2005 à 2007 puis de 2015 à 2023 ou en Hongrie depuis 2010 par Viktor Orbán et ses super-majorités constitutionnelles. Entre constitutionnalisation du mariage hétérosexuel pour bloquer les unions homosexuelles et interdiction de la « propagande LGBTQ+ », et criminalisation de l’avortement sous les gouvernements PiS en Pologne, la question du genre est au centre ces projets politiques. À partir de 2015, cette matrice ultra-conservatrice autour du genre s’est combinée à des discours sur la menace migratoire et à la dissolution des valeurs chrétiennes.

Malgré les mauvais souvenirs soviétiques, l'influence de la Russie croît en Hongrie où l’on assiste à une véritable « poutinisation » du système politique : corruption, justice inféodée, atteinte à l'autonomie universitaire. Des tentatives similaires autour de la question du genre émergent en Roumanie, Bulgarie, Slovaquie et Croatie avec des référendums sur le mariage hétérosexuel ou des tentatives d’interdire les études de genre.

Si cette marée politique ne va pas sans provoquer des résistances, le rapprochement idéologique russo-américain, avec parfois un copier-coller des narratifs, renforce aujourd’hui cette dynamique générale dans un contexte de retour de la guerre. L’alliance illibérale nouée autour de la dénonciation du « wokisme » et de la promotion désinhibée des valeurs patriarcales, si elle apparait déroutante à première vue, révèle une certaine cohérence du point de vue de l'histoire longue, notamment au regard du poids du sectarisme religieux aux États-Unis ou du rejet des libertés individuelles et de l’État de droit en Russie.

**_Avec le retour de la guerre, resurgissent des discours sur un « réarmement démographique ». Le corps des femmes et leurs droits reproductifs sont-ils redevenus un champ de bataille géopolitique central ?_**

**M.F.** : Les droits sexuels et reproductifs des femmes sont un champ de bataille depuis les revendications du féminisme dit de « la seconde vague » des années 1960-1970, et cette bataille s’est intensifiée depuis la moitié des années 2010 et le premier mandat de Trump. Des mouvements évangélistes et néoconservateurs exercent une influence globale, notamment à l'ONU, formant des alliances hétéroclites : Vatican, Russie orthodoxe, Arabie saoudite, Iran, États-Unis sous Trump ou Bush, votant conjointement contre la promotion de ces droits.

Dans le contexte de guerre, ces tendances s'amplifient, particulièrement en Europe centrale et orientale, où plusieurs pays sont soumis à un long « hiver » démographique. Des pays comme la Hongrie tentent d'inverser la tendance via des politiques liberticides, inefficaces et coûteuses– d’autant plus qu’elles s’accompagnent de la perte de fonds UE due aux atteintes à l'État de droit. L'égalité de genre, la conciliation vie professionnelle-familiale et la non-discrimination au travail s’avèrent souvent de meilleures alliées de la natalité…

Une « internationale réactionnaire », bien financée et aux agendas patriarcaux convergents se combine à la guerre russe, porteuse d'illibéralisme. La démographie devient un enjeu politique central. Plus à l’Ouest de l’Europe, le thème du « réarmement démographique » – métaphore pour un renouveau nataliste face à des acteurs agressifs – est fallacieux, vu l'inefficacité des politiques pro natalistes à répondre aux insécurités climatiques, géopolitiques et économiques légitimes des citoyens, qui pèsent sur les comportements démographiques.

**_Le prisme du genre est-il appelé à devenir central pour saisir les bouleversements géopolitiques contemporains ?_**

**M.F.** : Le genre n'est pas seulement un facteur différenciant dans les sociétés humaines – longtemps négligé par la science politique et la sociologie, contrairement à l'anthropologie. Aujourd'hui, il forme une ligne de clivage géopolitique activée stratégiquement par des acteurs dans un récit néo-impérialiste et néocolonial fondé sur l’exploitation des corps, des ressources et désormais, des données. Sans contrepoids, des puissances engagées sur la voie de la force brute comme les États-Unis et la Russie amplifient cette logique qui s’inscrit parfaitement dans les dynamiques guerrières. 

Dans ce retour de la guerre en Europe, les femmes émergent non seulement comme cibles privilégiées de ces violences patriarcales, mais aussi comme forces de résistance, redéfinissant en acte leur rôle au cœur des conflits armés. A l’échelle globale, le genre ne se limite du reste pas à un clivage négatif, il mobilise aussi positivement. Ainsi, de la Pologne ou l’Espagne, au Mexique, aux États-Unis et à l’Argentine, les plus grandes manifestations politiques depuis le début de ce siècle ont porté sur les droits des femmes, contrastant avec l'apathie sur les enjeux climatiques ou sociaux.

**Licence :** `#CC-BY-ND (Attribution, Pas de modification)` 

### Thématique
`#Géopolitique` 

**Langue :** `#Français` 



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