# Retailleau contre l'Espagne : une posture électorale qui ignore le droit
**Date de l'événement :** 29/04/2026
* Publié le 29/04/2026

### Date
30/04/2026

## Chapô
**Le candidat désigné par le parti Les Républicains à l'élection présidentielle, Bruno Retailleau, a récemment pris position pour un rétablissement des frontières de la France avec l'Espagne. Que peut désigner une telle mesure et sur quels dispositifs repose-t-elle ? Sylvain Kahn, spécialiste de la construction européenne au Centre d'histoire de Sciences Po, revient sur ces enjeux cruciaux pour la compréhension de l’avenir du projet européen.**

## Corps du texte
### Bruno Retailleau appelle à rétablir les frontières avec l'Espagne en invoquant un risque migratoire. Une telle possibilité est-elle prévue par l'Union européenne ?

À ma connaissance, le risque migratoire ne fait pas partie des motifs susceptibles d'être invoqués auprès de la Commission européenne pour justifier une telle mesure. C'est en effet la Commission européenne qui doit valider la décision d'un État membre de fermer ses frontières. Or, le risque migratoire ne constitue pas un fondement reconnu pour activer cette procédure.

Si l'on en revient à la déclaration de M. Retailleau, il s'agit d'une déclaration de nature électoraliste, au sens où elle présente certains instruments comme permettant d'atteindre des objectifs politiques, qu'ils ne peuvent absolument pas atteindre, pour ancrer son positionnement idéologique et partisan. Ce qui motive cette déclaration, c'est la décision du gouvernement espagnol actuel — un gouvernement de gauche — de régulariser un très grand nombre de travailleurs sans titre de séjour, c'est-à-dire de leur accorder un visa et une autorisation de séjour. M. Retailleau en déduit que ces personnes seraient désormais susceptibles de circuler dans l'espace Schengen, ce qu'il présente comme une menace.

Dans les faits, des personnes régularisées, à qui l'on accorde des papiers alors qu'elles travaillaient sans en avoir, voient généralement leur situation se consolider. Elles avaient déjà un emploi, souvent informel. Leur situation est désormais officialisée. Il n'y a aucune raison pour qu'elles cherchent du travail dans un autre pays : ce n'était pas l'objectif de la régularisation. Par ailleurs, les forces de police de tous les pays européens contrôlent déjà les personnes qu’elles supposent dépourvues de titre de séjour sur leur territoire national.

M. Retailleau fait de la politique : il cible délibérément un leader de gauche au pouvoir, le président du gouvernement espagnol, pour bien faire comprendre à l'électorat français qu'il est, lui, un dirigeant de droite, d'autant plus qu'il est candidat à l'élection présidentielle. M. Sanchez étant identifié en Europe comme un leader de la gauche européenne, M. Retailleau cherche à construire son image de candidat droitier en signifiant que, sous-texte, s'il était élu, il n'hésiterait pas à aller au bras de fer avec ses futurs homologues de gauche au Conseil européen.

Signalons que Mme Meloni, Première ministre d'Italie, qui a mené la même politique, en régularisant elle aussi environ 500 000 travailleurs étrangers sans titre de séjour, n'a pas suscité de la part de M. Retailleau une demande de rétablissement des contrôles aux frontières franco-italiennes. Cela confirme que M. Retailleau ne cherche pas à proposer une réforme de l'Union européenne ou une utilisation raisonnée de ses outils : il prend prétexte de l'UE et du mot « Schengen » pour faire de la politique intérieure.

J'ajouterai, en tant que spécialiste de l’Union Européenne, que c'est aussi un signe de plus de l'existence d'une vie politique européenne. M. Retailleau, pour se positionner vis-à-vis de l'électorat français en vue de l'élection présidentielle, intègre dans sa stratégie des adversaires idéologiques d'autres pays membres. C'est la démonstration que vie politique nationale et vie politique européenne sont désormais imbriquées.

### Depuis 2015, de plus en plus d'États semblent chercher à rétablir des contrôles aux frontières. Faut-il y voir un danger pour l'avenir de l'espace Schengen et, plus globalement, pour le projet d'une union sans cesse plus étroite entre les peuples européens ?

Il est certain que depuis 2015, la fermeture temporaire des frontières dans le cadre de l'espace Schengen — qui est une possibilité prévue par les textes, activable pour des périodes de six mois renouvelables — est devenue une pratique courante. Ce phénomène correspond à plusieurs facteurs. D'abord, les attentats islamistes survenus en France, en Belgique, en Allemagne et au Royaume-Uni, dans un contexte géopolitique de menaces graves et de guerres asymétriques, marqué par l'avènement de l'organisation dite État islamique, qui est parvenue à se doter d'un territoire de type étatique et dont l'un des objectifs déclarés était de déstabiliser plusieurs pays européens. Dans ce contexte, le rétablissement des contrôles aux frontières est apparu comme légitime pour un grand nombre d'États membres.  

Il est utile, à ce stade, de préciser ce que recouvre réellement l'expression « rétablir les frontières ». Depuis les débuts de la construction européenne — Communauté européenne du charbon et de l'acier en 1952, Communauté économique européenne en 1958, Union européenne en 1993 —, les frontières n'ont jamais disparu. Ce qui a été progressivement fluidifié, c'est le franchissement des frontières. Avec l'espace Schengen, on est parvenu à l'abolition de la matérialité des frontières, c'est-à-dire de la systématicité du contrôle au passage : d'abord pour les biens et marchandises avec le marché commun, puis pour les individus munis de papiers à l'intérieur de l'Union européenne avec Schengen. Mais les frontières, elles, sont toujours là. Il existe toujours des États souverains et indépendants qui contrôlent un territoire délimité par des frontières. Ce qui a changé, ce sont les modalités du contrôle au passage de ces frontières. Lorsqu'on parle de « rétablissement des frontières », il s'agit donc en réalité du rétablissement du contrôle aux points de passage frontaliers.

Avec la crise du Covid en 2020, un second grand facteur de rétablissement du contrôle aux frontières est apparu, davantage dans le registre de la communication politique, puisqu'il est bien connu que les virus ne s'arrêtent pas aux frontières. En revanche, rétablir des contrôles pour tenter de réduire un risque terroriste a une certaine cohérence : concrètement, cela signifie que les polices et les douanes de part et d'autre d'une frontière coopèrent et travaillent ensemble. Il ne s'agit donc pas d'un retour à une situation d'avant 1950. Toujours est-il que, dix ans plus tard, on peut considérer que le rétablissement des contrôles aux frontières fait désormais partie de la pratique courante de l'espace Schengen, sans que cela soit pour autant définitif.  

Il faut également rappeler que, même en dehors du rétablissement formel des contrôles, ceux-ci n'ont jamais totalement disparu. Quiconque voyage en train en Europe a l'expérience de voir passer des agents des douanes ou de la police dans les wagons. La frontière est devenue mobile : il n'y a plus de systématicité du contrôle au point de passage, mais il existe toujours une police des frontières et une police des douanes chargées de vérifier l'absence de trafic illicite. Dans le cadre de Schengen, ces forces de l'ordre ont d'ailleurs obtenu la possibilité d'exercer leurs contrôles sur des portions d'espace bien au-delà des lignes frontalières.

C'est pourquoi, en géographie, nous attirons plutôt l'attention sur le fait qu'avec l'UE et Schengen, ce n'est pas tant que la frontière disparaît, mais qu'elle se transforme dans sa substance, sa forme et sa pratique. Il suffit de rappeler que, malgré Schengen, nul ne peut monter dans un avion sans présenter sa carte d'identité — l'aéroport restant un lieu où l'on ne peut ni entrer ni sortir sans contrôle.

### Ces dispositifs de renforcement des contrôles ne s'opposent-ils pas au mouvement d'une union sans cesse plus étroite ?

Cette résurgence des contrôles aux frontières — c'est-à-dire, concrètement, le fait qu'un État membre obtient de la Commission européenne le droit temporaire d'effectuer des contrôles de manière beaucoup plus systématique — ne me paraît pas signifier un recul de l'intégration européenne. On a pu constater que les postes de douane n'ont pas reparu comme des champignons : on n'est pas revenu à un statut antérieur à Schengen. En revanche, dans les faits, cette situation a conduit les forces de l'ordre à contrôler davantage certains individus : soit des personnes présumées sans titre de séjour, soit des personnes soupçonnées de représenter un risque sécuritaire. Cela rend indéniablement la circulation moins fluide, et davantage pour certains groupes que pour d'autres. Mais force est de constater que cela n'a pas freiné l'approfondissement de la construction européenne. On pourrait même noter — sans cynisme — que cela a parfois renforcé la coopération entre les polices nationales des États membres de Schengen et de l'Union européenne.

### Dans la même intervention, le nouveau président des Républicains a exprimé sa volonté de mettre l'Espagne au banc des nations européennes. Quelles seraient les conséquences d'une telle position sur les relations franco-espagnoles au sein de l'Union européenne ?

C'est tout simplement impossible. Mettre un pays au ban de l'Union européenne est une formule qui ne correspond à aucune réalité institutionnelle. Il existe, dans la boîte à outils de l'Union européenne, deux instruments permettant de faire pression sur un État membre : ils peuvent être activés en cas de suspicion ou de manquement avéré à l'État de droit de la part du gouvernement concerné ou en cas de manquement aux critères budgétaires de Maastricht. Or, nous ne sommes absolument pas dans cette configuration. Le gouvernement de M. Sanchez, comme n'importe quel gouvernement de l'UE, est totalement souverain en matière de politique migratoire.

Il est important de le rappeler car c'est souvent mal compris : la politique d'asile est une politique européenne commune, mais les politiques migratoires, elles, sont totalement nationales. M. Sanchez et Mme Meloni ont accordé des visas et des autorisations de séjour à plusieurs centaines de milliers de personnes sans en demander l'autorisation à leurs collègues européens. Chaque pays accorde des visas selon ses propres critères, librement choisis. Il n'existe aucune harmonisation des critères d'attribution des cartes de séjour et des visas, y compris des visas étudiants. Ce qui est commun, ce sont les critères d'octroi du statut de réfugié : la décision d'une administration nationale d'accorder ou de refuser l'asile engage tous les pays de l'UE et de Schengen. Mais chaque État conserve une politique migratoire entièrement nationale.

Dans le cadre de Schengen, tout individu titulaire d'une carte d'identité ou d'un titre de séjour a le droit de circuler librement, dès lors qu'il se trouve légalement sur le territoire d'un pays membre. La spécificité de l'espace Schengen par rapport à l'UE, c'est précisément l'absence de contrôle systématique aux frontières intérieures, alors que dans les pays de l'UE non-membres de Schengen, le passage de frontière s'accompagne toujours d'un contrôle d'identité.

Revenant à la question de la mise au ban : il s'agit bien de propos de tribune électorale. Le gouvernement espagnol, en régularisant des personnes déjà présentes sur son territoire, n'a commis aucune violation de l'État de droit. Cette décision ne peut donc en aucun cas fonder une procédure de suspicion débouchant sur des sanctions. Les mécanismes existants dans ce domaine — qui peuvent aboutir, en cas de manquement aux critères budgétaires de Maastricht ou aux principes de l'État de droit, à des formes d'admonestations — ne ressemblent en rien à une mise au ban. Dans ces cas, le pays concerné négocie avec ses partenaires un calendrier de mise en conformité. Ainsi, sauf à faire sortir la France de l'UE, si M. Retailleau parvenait au pouvoir, il serait dans l'impossibilité de faire quoi que ce soit ressemblant de près ou de loin à ce qu'il a annoncé.

**Licence :** `#CC-BY-ND (Attribution, Pas de modification)` 

### Thématique
`#Démocratie` `#Europe` 

**Langue :** `#Français` 



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