# Faut-il réveiller Marx pour sauver la planète ?
**Date de l'événement :** 30/04/2026
* Publié le 30/04/2026

### Date
30/04/2026

## Chapô
**Au carrefour du mouvement ouvrier et de l'écologie politique, le courant du marxisme écologique s'est constitué dans les années 1980 autour d'un objectif fondateur : appréhender les racines profondes du dérèglement climatique en actualisant la pensée de Marx. Comment cette vaste entreprise de revitalisation théorique et politique permet-elle aujourd'hui de repenser le rôle de l'État et des sujets de la transformation sociale face à l'urgence climatique ? Marius Bickhardt, Gauthier Delozière, doctorants à Sciences Po, et Cannelle Gignoux, doctorante à Paris 8, reviennent dans cet entretien sur les débats fondamentaux qui structurent ce courant à partir de leur ouvrage _[Le marxisme écologique](https://www.librairie-sciencespo.fr/livre/9782348086281-le-marxisme-ecologique-cannelle-gignoux-gauthier-deloziere-marius-bickhardt/)_ (2026).**

## Corps du texte
**_N'est-il pas contradictoire d'accoler l'adjectif « écologique » au marxisme, quand on considère la logique productiviste qui a dominé les régimes socialistes du XXᵉ siècle ?_** 

**Marius Bickhardt, Gauthier Delozière, Cannelle Gignoux** : Depuis l’entrée dans « l’ère de l’écologie » que l’historien Joachim Radkau situe dans les années 1970, l’accusation du productivisme s’est en effet imposée comme le principal grief de l’écologie politique naissante à l’égard du marxisme.

Dès le départ, cette objection revêtait une dimension à la fois historique et normative. D’une part, la pensée marxiste était assimilée au bilan écologique négatif du socialisme réel en Union soviétique, où les politiques d’industrialisation à marche forcée ont inauguré une modernisation de rattrapage dont l’objectif premier était la maximisation de la croissance productive au prix d’importantes pollutions des sols, de l’eau et de l’air.

Les historiens mettent toutefois en garde contre un récit monolithique invisibilisant les réflexivités environnementales qui prédatent l’arrivée au pouvoir de Staline : la Commission interétatique pour la protection de la nature (1925-1931), alors seule institution nationale d’évaluation environnementale au monde, ainsi que la vaste enquête géologique du territoire menée par la Commission sur les forces productives naturelles, ou encore les travaux sur les cycles biogéochimiques de la « biosphère » du scientifique soviétique Vladimir Vernadsky.

L’écologie politique tendait également à identifier le marxisme à l’histoire du mouvement ouvrier qui, durant les Trente Glorieuses, avait promu un compromis de classe fossile basé sur l’« engrenage de la production » : adosser l’amélioration du niveau de vie de la classe ouvrière aux gains de productivité obtenus par la combustion des énergies fossiles.

D’autre part, la pensée écologiste s’efforçait de dépasser la conception marxiste de l’émancipation fondée sur le développement des forces productives. Après tout, croyait-t-on, l’enthousiasme des rédacteurs du Manifeste du Parti communiste pour l’accélération technologique du capital disqualifierait une bonne fois pour toutes le marxisme sur le plan écologique. 

C’est précisément en réponse à ces critiques mais aussi face aux limites perçues des courants écologistes dominants (malthusianisme environnemental, Club de Rome, écologie profonde, etc.) que le marxisme écologique émerge à la fin des années 1980 avec la fondation de la revue Capitalism Nature Socialism (CNS).

Dès le départ, ce courant théorique et politique s’attache à marxiser l’écologie politique en y introduisant les outils conceptuels de la pensée marxiste et à écologiser le marxisme par la révision de ses fondements. Selon l’économiste James O’Connor, directeur de la revue CNS,  le « més(usage) » (use and abuse) de la nature par le capital devait être conçu comme « seconde contradiction » située non plus au niveau du rapport entre forces productives et rapports de production mais à l’intersection de la production et de ses conditions naturelles.

Depuis, les théories écomarxistes rattachent les causes de la destruction écologique à l’impératif capitaliste de maximisation à court terme du profit privé tout en redéfinissant la lutte des classes (conflit autour des usages de la nature) ainsi que le sujet collectif de l’action écologiste (composé à la fois des nouveaux mouvements sociaux et de la classe ouvrière).

Si notre ouvrage ne conteste pas la logique productiviste qui a dominé le marxisme jusqu’aux années 1980, nous avons aussi essayé, en forgeant l’expression des « réflexivités environnementales du marxisme », d’analyser l’histoire de ses tendances  hétérodoxes qui, de la Deuxième Internationale (1898) aux années 1970, ont contesté cette hégémonie.

_**Marx lui-même peut-il être considéré comme un penseur écologiste ?**_

**M.B ; G.D ; C.G** : Initialement, les auteurs se réclamant du marxisme écologique entretiennent plutôt un rapport critique à l’égard de l'œuvre de Marx en considérant que sa pensée est très largement productiviste. Il faut attendre la fin des années 1990 et la naissance de « l’école de la rupture métabolique » sous l’impulsion des sociologues états-uniens John Bellamy Foster et Paul Burkett pour que s’opère l’exhumation d’une dimension écologique intrinsèque à son œuvre.

Or, si la démarche critique des premiers éco-marxistes a occulté un peu facilement ses réflexivités environnementales, on peut également s’interroger sur certaines analyses visant à en faire un prophète vert. De ce point de vue, on peut s’étonner de la thèse du philosophe japonais Kohei Saito, auteur d’un véritable best-seller éco-marxiste avec Moins !, qui présente le Marx de la maturité comme préfigurant « un communisme décroissant ». Ou bien encore, de voir l’école de la rupture métabolique cherchant une cohérence écologique dans les écrits de Marx, allant jusqu’à parler d’un « matérialisme écologique ». 

Heureusement, les nombreuses controverses éco-marxistes nous invitent à complexifier notre lecture et à la nuancer, en mettant au jour les tensions qui traversent les grandes thèses et les principaux concepts des différentes phases de la pensée de Marx (naturalisme philosophique, matérialisme historique, critique économique).

Ainsi, comme le soutiennent Joachim Bellamy Foster et Judith Butler, le naturalisme élaboré dans les _Manuscrits de 1844_ peut être lu comme une ontologie relationnelle qui met en lumière la dépendance vitale et réciproque des êtres humains à leur milieu. Cette lecture est décisive face aux interprétations d’Herbert Marcuse ou de Théa Haug qui appréhendent un rapport instrumental et unilatéral de l’être vivant à son monde environnant.

L’analyse du travail dans le Capital reflète également cette ambivalence. Celui-ci est désigné comme « procès qui se passe entre l’homme et la nature », une formulation qui renaturalise le travail humain comme l’expression d’une puissance naturelle, mais qui le présente simultanément comme une activité instrumentale par laquelle un sujet agit sur un objet. 

La question « Marx est-il écologiste ? » ne se tranche donc pas par un simple « oui » ou « non ». Cependant, une chose est sûre, l’étude des manuscrits préparatoires au Capital et l’étude du Capital révèlent une intégration par Marx d’une grammaire renouvelée de l’économie politique enrichie par ses lectures dans les sciences naturelles. En particulier, la lecture de la 7ᵉ version de La chimie appliquée à la physiologie végétale et à l’agriculture de Justus von Liebig qui le conduit à formuler une critique de la perturbation des cycles des nutriments dans l’agriculture et à dénoncer la spoliation de l’agriculture par le capitalisme en voie d’industrialisation.

Marx forge alors une grammaire critique vis-à-vis de l’« épuisement généralisé de la vie » (Théa Haug) qui conjugue l’usure des sols et l’épuisement de la force de travail. À partir d’enquêtes sur les manufactures anglaises au 19ᵉ siècle, Marx documente les effets sanitaires de l’exploitation (maladies, sous-nutrition, baisse de la natalité, mortalité infantile) et identifie la reproduction de la force de travail (repos, alimentation, soins) comme une limite naturelle à l’extension de la journée de travail. Il distingue alors l’« exploitation » économique du travail et une « exploitation métabolique » (Haug) qui renvoie au rapport entre énergie dépensée et restituée, et relie l’épuisement du corps humain à la surexploitation des sols.

De ce point de vue, il est possible d’affirmer que si Marx n’était pas à proprement parler un écologiste, la nouvelle grammaire qu’il mobilise à partir des années 1861-1865 témoigne d’une  « inflexion écologique » de sa pensée.

_**Par rapport à d'autres approches, en quoi la grille de lecture marxiste permet-elle d’éclairer les causes profondes de la crise écologique contemporaine ?**_

**M.B ; G.D ; C.G** : D’un point de vue très général, il est possible d’identifier une double singularité du marxisme écologique au sein des pensées écologistes : la centralité du mode de production capitaliste dans la responsabilité de la crise environnementale et la reconnaissance du fait que la nature constitue un « champ de bataille », pour le dire dans les termes de Razmig Keucheyan. 

Sur le premier point, l’approche marxiste se distingue d’un ensemble de travaux issus de l’écologie politique qui mettent en cause l’anthropocentrisme des théories morales (éthiques environnementales), le  « Grand Partage » entre nature et culture (tournant ontologique) ou la crise d’une sensibilité à l’égard du vivant (pensées du vivant).

Sans rejouer une opposition caricaturale entre infrastructure et superstructure, le marxisme écologique insiste avant tout sur le fait que l’on ne peut dissocier les représentations de la nature de ses modes d’appropriation et des rapports sociaux qui les structurent. Dans cette perspective, la naissance de l’idée de « nature » comme entité abstraite et homogène apparaît indissociable d’un projet technoscientifique qui vise à soumettre le monde non-humain à l’impératif de l’accumulation capitaliste.

Mais, à la différence de la tradition technocritique, relativement hégémonique au sein de l’écologie politique française depuis les analyses de Jacques Ellul et Bernard Charbonneau, l’écomarxisme se démarque en soulignant que le développement technologique est conditionné par les rapports sociaux capitalistes et la dynamique d’accumulation.

À cet égard, Andreas Malm documente la manière dont la diffusion de la vapeur dans l’industrie anglaise au début du 19ᵉ ne tenait pas à une supériorité technologique intrinsèque mais à son rôle dans l’exploitation de la force de travail. Contrairement à l’énergie hydraulique qui alimentait alors les filatures de coton, la vapeur permettait de s’abstraire des aléas météorologiques et d’accéder à de vastes réserves de main-d'œuvre au sein des villes. 

Cette centralité du mode de production capitaliste dans l’analyse des causes profondes de la crise écologique peut s’envisager comme une double actualisation des catégories de l’analyse marxienne traditionnelle.

D’une part, le marxisme écologique entreprend une relecture de la dynamique d’accumulation propre au capitalisme en insistant sur ses effets écologiques. Cela se traduit chez Malm par l’idée de « formule générale du capital fossile » selon laquelle le développement capitaliste illustre une hausse exponentielle des flux de matières et d’énergie.

D’autre part, les écomarxistes actualisent la notion d’impérialisme afin de montrer comment le développement capitaliste s’accompagne d’un « impérialisme écologique » fondé sur l'exploitation des écosystèmes de la périphérie du capitalisme. Dans cette perspective, certains chercheurs avancent le concept « d’échange écologique inégal » pour caractériser le fait que les pays de la périphérie exportent des biens qui incorporent plus de matières et d’énergie que ceux qu’ils importent. 

Sur le second point, qui découle de cette analyse, les écomarxistes sont également conduits à rompre avec ce que Pierre Charbonnier nomme le « consensualisme environnemental », d’après lequel la question écologique transcenderait  les rapports de classe, de race ou de genre du fait de l’intérêt supérieur de l’humanité face à la catastrophe.

Au sein des sciences sociales, ce récit s’incarne notamment chez Dipesh Chakrabarty lorsqu’il désigne l’espèce humaine comme le nouveau sujet politique de l’Anthropocène. Là où l’historien indien tend à relativiser la place des identités sociales et des rapports de domination, la démarche écomarxiste insiste sur la conflictualité écosociale qui accompagne nécessairement toute rupture avec la dynamique destructrice du capitalisme. 

_**Le marxisme a historiquement revendiqué une unité entre théorie et pratique politique. Quelles sont les formes d'actions envisagées par le marxisme écologique et comment se place-t-il vis-à-vis de l'État ?**_

**M.B ; G.D ; C.G** : L’expérience de la Commune de Paris avait conduit Marx à amender sa théorie politique formulée dans le Manifeste et à constater que la classe ouvrière ne pouvait « se contenter de prendre la machine d’État toute prête et de la faire fonctionner pour son propre compte ». De la même manière, la crise écologique nous oblige à repenser l’État, la stratégie de prise de pouvoir, les modalités de la planification écologique et la figure du sujet écologiste.

En 1988, le sociologue écomarxiste James O’Connor avançait la définition de l'État comme « interface » entre capital et nature, dont le rôle était double : fournir les conditions naturelles nécessaires à la production des entreprises privées, tout en socialisant les coûts écologiques engendrés par le capital. Le sociologue cherchait en quelque sorte à restituer toute la portée politique du problème déjà constaté par Marx dans le Capital à propos des tendances autodestructrices induites par l’épuisement généralisé de la vie.

De même que le mouvement ouvrier avait imposé la régulation légale de la journée de travail, le mouvement écologiste mène aujourd’hui une lutte de classes au sein de l’État afin de le contraindre à la protection des milieux de vie. En soutenant que « les structures de l’État médiatisent ou reflètent les conflits autour de la définition et de l’usage des conditions de production », O’Connor conçoit l’État comme un « champ stratégique » pour les luttes écosociales dans le sillage du philosophe franco-grec Nicos Poulantzas.

Ce dernier envisage l’État comme la « condensation d’un rapport de force entre les classes et les fractions de classe », en évitant ainsi les conceptions à la fois neutre (État comme garant de l’intérêt général), instrumentaliste (État comme outil de la classe dominante) et fonctionnaliste (définition par ses fonctions a priori plutôt que comme solidification a posteriori des luttes en son sein).

La crise climatique en constitue un bon exemple. Elle provoque des rivalités internes aux classes dominantes pour constituer le bloc hégémonique au pouvoir, à la manière de l’affrontement décrit par Pierre Charbonnier entre coalition carbone et coalition climat.

D’une part, menacé par la dévalorisation de ses actifs (asset-stranding), le bloc carbone constitué autour de toutes les fractions du capital fossile et de ses appareils politico-idéologiques (partis d’extrême droite et lobbys fossiles) exprime une tendance à la fascisation fossile qui se caractérise par la promotion du déni climatique, l’autonomisation de l'exécutif et le recours à la force pour criminaliser l’action écologiste.

D’autre part, le bloc climat composé des fractions renouvelables du capital (producteurs de batteries, d’éolien, de panneaux solaires, de véhicules électriques) et des appareils écologistes (partis, associations) promeut des politiques de verdissement du capitalisme basées sur les marchés et taxes carbones ainsi que les politiques industrielles (le “dérisquage” des investissements verts).

Dans ce contexte, les vagues récentes d’activisme climatique peuvent être comprises comme une lutte des classes au sein de l’État visant à radicaliser la direction de l’État décarbonateur par l’imposition d’un moratoire sur les énergies fossiles ainsi qu’un contrôle plus direct de la production qui rompt avec les mesures purement incitatives et gradualistes.

Basée sur une conception éco-poulantzassienne de l’État, la stratégie écoléniniste mise en avant par Andreas Malm combine alors la prise de pouvoir électorale avec la pression extérieure sur l’État que le mouvement écologiste exerce grâce à un large répertoire de l’action collective (manifestations, désobéissance civile, sabotage, etc.).

Quoi qu’il en soit, une chose nous semble certaine : sans concessions matérielles accordées aux segments fossiles du salariat (les « perdants » de la transition écologique), aucune hégémonie du bloc vert ne pourra advenir. C’est là l’une des grandes impasses du capitalisme vert qui risque de pousser certains segments des classes subalternes à rejoindre le « front du refus » dont parle Pierre Charbonnier.

**Licence :** `#CC-BY-ND (Attribution, Pas de modification)` 

### Thématique
`#Environnement` 

**Langue :** `#Français` 



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