# Faut-il dénumériser nos sociétés ? 
**Date de l'événement :** 08/10/2026
* Publié le 08/10/2026

### Date
08/10/2026

## Chapô
**La dématérialisation et la numérisation promettent de simplifier les démarches administratives et, plus généralement, la vie des citoyens, mais elle peuvent aussi accentuer les inégalités d’accès aux droits et fragiliser les relations entre les citoyens et les administrations. Dans la perspective d'un récent [débat organisé à Sciences Po](https://www.sciencespo.fr/fr/evenements/vers-la-denumerisation/), Thomas Honnet, juriste en droit du numérique et enseignant à Sciences Po et à la Sorbonne, confronte son analyse à celle de Robin de Mourat, Clémence Seurat et Maxime Crépel, chercheurs au médialab de Sciences Po, qui étudient les rapports entre citoyenneté et numérique dans le cadre du projet [Nos quotidiens numériques](https://medialab.sciencespo.fr/activites/nos-quotidiens-numeriques/). Ensemble, ils interrogent les limites du tout-numérique et les possibilités de sa remise en question : après plusieurs décennies de numérisation de nos vies, faut-il désormais envisager de « dénumériser » nos sociétés ?**

## Corps du texte
#### Qu'est-ce que la dénumérisation ? 

**Thomas Honnet** (T. H.) : Je triche un peu avec ce terme provocateur : je ne l’utilise pas pour évoquer un retour en arrière généralisé, un monde sans numérique où nous aurions tout débranché. En technophile convaincu, je suis conscient des apports extraordinaires de la révolution numérique et sa démocratisation depuis 50 ans, et j’en suis heureux. Mais pour reprendre le mot de Neil Postman (« Se distraire à en mourir »), « quiconque connaît un peu l’histoire des communications sait que chaque nouvelle technique qui modifie les modes de pensée a des effets multiples. Elle donne et prend, même si l’échange n’est pas équitable. » Ainsi, la numérisation du monde porte aussi en elle son lot d’impacts nocifs dont il faut avoir la connaissance et la compréhension, pour pouvoir les accepter ou les refuser en conscience.  
   
Par « dénumérisation », j’entends l’idée que nous aurions parfois, de manière impensée, « trop » ou exclusivement numérisé des pans entiers de nos vies. J’entends l’idée que nous serions peut-être allés trop loin, trop vite, trop fort parce qu’après tout, « on n’arrête pas le progrès ». Dans ma bouche, la dénumérisation est le fait de remettre des interactions humaines là où le numérique avait tout remplacé sans que ce fût vraiment opportun, notamment dans les relations entre l’administration et ses usagers. Lorsque le numérique est devenu notre seul mode d’interaction, une dénumérisation me semble indispensable.

**Maxime Crépel, Robin de Mourat, Clémence Seurat – Équipe de recherche Nos Quotidiens Numériques** (N. Q. N.) : Dans le même sens que Thomas, le terme de dé-numérisation désigne, pour nous, moins un enjeu pour l’avenir qu’une exigence d’attention pour le présent. Il s’agit de prendre davantage en compte l’ensemble des relations sociales et des pratiques non-numériques qui sont nécessaires pour faire fonctionner une société marquée par la numérisation. Les promesses qui accompagnent la numérisation, qu’il s’agisse de réduction des coûts, d’allégement des procédures ou de dématérialisation des infrastructures, contrastent fortement avec les lourds besoins matériels et humains qui sous-tendent le fonctionnement des services numériques. On peut en ce sens dire que la dénumérisation n'est pas ce qui viendrait après la numérisation, mais une forme de déjà-là.

En ce qui concerne l’exercice des droits des personnes auprès des administrations publiques, ce travail quotidien et invisible nécessaire pour rendre habitable la société du tout-numérique est effectué par des institutions (services publics et maisons France Service, associations qui se voient déléguer des missions autrefois prises en charge par l’État, etc.), mais également et avant tout aujourd’hui par les cercles sociaux, les proches, les voisins, les amis, la famille.  

Ce déjà-là non-numérique indissociable de la numérisation ne représente donc pas un échafaudage temporaire dont nous pourrions nous passer une fois inclus les retardataires d’un monde numérique déjà constitué. C’est la composante indispensable et pourtant négligée d’une écologie de pratiques par laquelle tient la numérisation, qu’il faut davantage prendre en compte pour en évaluer l’intérêt et les limites.

#### Quels liens établir entre droit à la connexion, droit à la déconnexion, et dénumérisation ?

**T. H.** : La démocratisation d’internet et le fait que de plus en plus de services publics ou privés furent accessibles, et parfois uniquement accessibles, via le « réseau des réseaux » posèrent la question de son accessibilité : suis-je un « sous-citoyen » si je ne suis pas connecté ? Longtemps focalisée sur les accès physiques et géographiques, la réalité des fractures numériques est souvent en réalité le miroir grossissant d’autres fractures préexistantes, sociales, générationnelles, intellectuelles, ou financières.  
   
Le « droit à la connexion », ou le droit « d’avoir accès à internet » n’est pas une liberté fondamentale mais s’en approche puisque le Conseil constitutionnel avait décidé que la liberté de communication et d’expression, « en l’état actuel des moyens de communication et eu égard au développement généralisé des services de communication au public en ligne ainsi qu’à l’importance prise par ces services », impliquait la liberté d’accès auxdits services. Internet est donc une sorte de condition d’exercice pour d’autres libertés fondamentales, créant ainsi pour la docteure en droit Marie Bastian une « fondamentalité par analogie ».  Ce rapprochement fut même complété par un « droit au maintien à la connexion » en cas d’impayés, élevant l’accès à internet au même niveau que l’accès à l’eau et à l’électricité.  
   
En parallèle de la reconnaissance de ces droits, et parce que la numérisation impensée et l’hyperconnexion mettaient en lumière leurs propres impacts environnementaux et sanitaires, fut créé un droit à la déconnexion, qui garantit normalement à tout salarié de ne pas utiliser ses outils numériques professionnels en dehors de son temps de travail. Pansement sur une jambe de bois tant l’ensemble des activités de nos vies est désormais connecté sans interruption.

Je pense, comme les universitaires Elise Degrave et Julien Rossi, comme Denis Nicolier d’Halte au contrôle numérique et comme beaucoup d’autres, que ce droit à la déconnexion est insuffisant et insatisfaisant. L’idée de « dénumérisation » des services publics est pour nous l’idée que tout citoyen devrait avoir le droit d’avoir accès aux services publics d’une manière non-numérique : un guichet avec une personne physique, une adresse postale, ou un numéro de téléphone - ce que proposent déjà par ailleurs Villeurbanne et les régions de Wallonie et de Bruxelles-Capitale. Nous ne sommes pas contre la numérisation en soi, nous sommes contre la numérisation exclusive : de plus en plus de services publics ne sont plus accessibles qu’en ligne, ce qui pose un réel problème d’égalité d’accès. Par le terme de  « dénumérisation », nous parlons donc d’un retour de l’humain par la consécration d’un droit fondamental de ne pas utiliser internet dans nos relations avec une administration, ou d’un droit de ne pas faire l’objet d’une interaction exclusivement numérisée avec une administration, ou même simplement d’un droit à une vie hors-ligne.

#### D'un point de vue pratique, peut-on observer des demandes concrètes de dé-numérisation de la part des administrés vis-à-vis des administrations ?

**N. Q. N.** : Les effets indésirables de la numérisation dans le cadre de la relation entre services publics et usagers sont documentés par de très nombreuses sources, depuis les laboratoires de recherche (notamment les méta-analyses produites par le CREDOC) jusqu’au Défenseur des Droits en passant par les services publics eux-mêmes. Ainsi, les données ouvertes « Expériences » récoltées via le dispositif « Services Publics+ » révèlent quantité de dysfonctionnements concernant les modes numériques d’échanges entre personnes et services publics.

Dans le même temps, les espaces de solidarité numériques (ESN) tels que ceux de l'association Emmaüs Connect – partenaire et terrain d'observation ethnographique de notre projet de recherche – nous permettent de témoigner de la grande difficulté des publics éloignés du numérique à prendre la parole, et à formuler des demandes entendables depuis leur situation. La plupart des moyens permettant de se faire porteur de cause ou de trouver des relais implique l’usage des technologies numériques. Par ailleurs, la difficulté à habiter les mondes numériques s’inscrit très souvent dans des contextes socio-économiques précaires qui exigent des personnes qu’elles se concentrent sur leur propre situation. Les personnes ayant déjà du mal à accéder à leurs droits, elles se sentent peu légitimes à revendiquer des changements de la part des administrations, quand bien même elles sont les premières à souffrir des complexités induites par la dématérialisation des démarches administratives. Elles ont par ailleurs plutôt tendance à surévaluer ce qui pourrait être amélioré dans leur condition et l’exercice de leurs droits si elles montaient en compétence numérique, avant de réaliser une fois équipées et formées que les difficultés persistent, et dépassent souvent la seule question de la dématérialisation des démarches. En témoigne par exemple l’ensemble des procédures liées aux titres de séjour sur le territoire français, qui demandent à la fois de se plier à des démarches en ligne très lourdes, et à un système de prise de rendez-vous présentiel extrêmement difficile à obtenir pour les personnes. On observe sur le terrain un double effet démoralisateur de la numérisation, qui constitue l’envers des espoirs de normalisation sociale rattachés à l’appropriation du numérique : les personnes expérimentent une première démoralisation face au caractère dématérialisé des démarches administratives, puis une deuxième déception face à la persistance des problèmes rencontrés malgré l’accompagnement numérique.  

#### Peut-on envisager d'établir des critères précis pour orienter les décisions liées à la numérisation/dé-numérisation de certains services ? 

**T. H.** : Concernant la numérisation, le Conseil d’État a déjà dégagé des critères qui permettent de numériser entièrement des services publics : l’administration doit tenir compte de la nature de la démarche qui est dématérialisée, de son degré de complexité, des caractéristiques de l’outil numérique proposé et de celles du service public numérisé. En bref, si la démarche est complexe et qu’une numérisation totale ne permettrait pas un accès normal des usagers aux services publics et ne garantirait pas l’exercice effectif de leurs droits, il faudra dans ce cas des alternatives au tout-numérique. Je considère d’une part que ces critères sont trop larges et laissent trop de possibilités d’interprétation à l’administration, mais d’autre part j’en fais également une position de principe : on ne devrait pas pouvoir numériser entièrement un service public sans offrir une alternative à l’usager.  
   
Concernant la dénumérisation, il n’existe évidemment aucun critère mais je ne suis pas certain qu’il en faille. Au-delà de toute considération philosophique ou sociale sur l’importance des interactions humaines, nous savons de manière plus pragmatique que le lien humain dans l’échange administration/administré est essentiel pour les personnes les plus en difficulté, les situations les plus compliquées, celles qui ne font pas partie des « cas d’usage » traditionnels qu’un algorithme pourrait résoudre. Tout ceci est parfaitement documenté, je pense ici aux travaux de Clara Deville (« L’État social à distance »), ceux de Vincent Dubois (« La vie au guichet. Administrer la misère »), ceux d’Hubert Guillaud (« Les algorithmes contre la société ») ou aux rapports sur le sujet du Défenseur des Droits. La dénumérisation relève en réalité d’un choix politique collectif, qui semble d’ailleurs largement partagé puisqu’une proposition de loi en ce sens avait été votée à l’Assemblée nationale de manière transpartisane.  
   
Une chose est certaine : internet est né et mourra, remplacé par d’autres moyens de communication. Veillons simplement à garder à l’esprit qu’un monde sans lui existera un jour.

**N. Q. N.** : Notre enquête de terrain en cours s’intéresse moins aux institutions et politiques publiques qu’à une description fine du quotidien des personnes les plus touchées par l’éloignement numérique, et donc des conséquences actuelles des politiques de dématérialisation. Notre positionnement ne nous permet donc pas à ce stade d’établir des préconisations, mais plutôt des constats. Le premier est que la tentation d’une omnicanalité dans les relations services-usagers (c’est-à-dire l’institution de l’échange en ligne comme seule modalité possible de dialogue avec les administrations) est une impasse du point de vue des personnes bénéficiaires ou usagers. Cette stratégie du « one size fits all » provoque la mise en difficulté d’une part croissante de la population, au point que les lieux de solidarité numérique pourraient être mobilisés comme des lanceurs d’alerte vis-à-vis de problématiques qui nous touchent toutes et tous de manière de plus en plus prégnante.

### Thématique
`#Numérique` 

**Langue :** `#Français` 



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