# Comment l'oeuvre de Michel Foucault a-t-elle transformé la science politique ? 
**Date de l'événement :** 14/10/2026
* Publié le 14/10/2026

### Date
14/10/2026

## Chapô
**Alors qu’il a peu dialogué de son vivant avec la science politique, Michel Foucault en a profondément renouvelé les objets et les méthodes, de l’étude des micropouvoirs et de la gouvernementalité à l’analyse du discours et à la généalogie. À l’occasion du centenaire de sa naissance, Aymeric Leroy, doctorant au CEVIPOF, revient sur la fécondité de cette rencontre, mais aussi sur les usages parfois convenus d’une pensée devenue omniprésente dans les sciences sociales. Comment mobiliser aujourd’hui la « boîte à outils » foucaldienne sans transformer son auteur en autorité dogmatique ?**

## Corps du texte
Le centième anniversaire de la naissance de Michel Foucault (1926-1984) offre l’occasion d’un nouveau bilan de ses postérités dans la science politique française et internationale. Bien que Foucault n’ait qu’assez peu interagi avec elle de son vivant, échangeant davantage avec l’histoire, la philosophie, la sociologie ou encore la psychologie, la science politique a tout de même vu en lui une prometteuse « boîte à outils », selon l’expression désormais consacrée. Au fil du temps, cette rencontre s’est révélée particulièrement féconde pour la discipline, tant du point de vue de ses objets que du point de vue de ses méthodes.

### Objets

Du côté des objets, l’influence de Foucault a été disruptive. À l’exception peut-être des problématiques développées dans les cours de 1978 (Sécurité, Territoire et Population) et de 1979 (Naissance de la biopolitique), ses recherches se sont articulées autour de thèmes qui n’étaient pas immédiatement ceux de la science politique classique : non pas le souverain, le pacte social, la loi ou l’élection, mais les normes et les pouvoirs disciplinaires, la pastorale, la folie, la psychiatrie, la sexualité, la santé, le discours philosophique, l’historiographie, l’ascèse, les techniques de soi, la culture des Anciens, etc.

Pour une part, ces objets tombent en deçà du regard du politiste : aveux et confessions, diagnostics et expertises, expériences de l’anormalité, régimes conjugaux et exercices de méditation relèvent, a priori, davantage de la sociologie de l’ordinaire que de la science politique. Mais pour une autre part, les objets de Foucault l’excèdent : sa réflexion sur les conditions et les fonctions historiquement variables de la production de savoir englobe et dépasse la science politique pour l’inscrire dans le contexte plus large du triomphe des sciences humaines et sociales, c'est-à-dire d’une certaine épistémè qui doit être interrogée.

Pourtant, cette non-coïncidence entre les objets de Foucault et ceux de la science politique a permis des croisements de regards. Outre l’impressionnante prolifération de travaux reprenant, ces dernières années, ses concepts de gouvernementalité néolibérale et de rationalité sécuritaire, la science politique s’est servi de lui pour élargir son périmètre d’investigation, tant par le bas (étude de l’infra-politique) que par le haut (complexifications épistémologiques).

Si [Foucault fait voir autrement l’État](https://www.editionsamsterdam.fr/la-grande-soif-de-letat/), c’est parce qu’il le resitue dans ses interactions quotidiennes avec les « micro-pouvoirs » – école, famille, hôpitaux, etc. –, aussi bien dans la mise en œuvre de « l’anatomo-politique » des corps (la discipline) que dans celle de la « biopolitique » de la population. Par exemple, la prison et le tribunal apparaissent désormais comme des lieux où s’effectue une séparation, non plus seulement entre le condamné et sa liberté mais, plus largement, entre une « population générale » et une « population délinquante » toujours vouée à se reproduire. L’intérêt de ce travail (cours de 1971, 1972 et 1973 puis publication, en 1975, de Surveiller et Punir) est mondialement reconnu : [aux États-Unis](https://blogs.law.columbia.edu/foucault1313/2015/10/25/foucault-313-the-punitive-society-mass-incarceration-in-the-usa/), il sert surtout à comprendre le rôle important que joue le système pénal dans la consolidation des inégalités raciales. Sur ce point, [l’étude de la biopolitique](https://shs.cairn.info/revue-politix-2020-3?lang=fr) (entendue comme régulation des flux biologiques traversant la population) complète d’ailleurs l’analyse : comme le suggérait déjà le cours de 1976 (« Il faut défendre la société »), c’est aussi en intervenant directement dans les domaines de la santé et de la démographie que l’État a rendu possibles et tragiquement mortelles les formes modernes du racisme et de l’antisémitisme.

Mais l’État n’est pas le seul à recevoir un nouvel éclairage. Avec Foucault, les citoyens sont placés sous la lumière paradoxale de la subjectivité politique, entre assujettissement (déterminations structurelles des opinions et des comportements) et subjectivation (techniques d’auto-formation de soi et pratiques de liberté). À cet égard, les derniers cours dispensés au Collège de France, dans les années 1980, ont considérablement enrichi la réflexion sur les [ressorts éthiques de la contestation et de la désobéissance civile](https://www.albin-michel.fr/desobeir-9782226395283).

Quant à la contribution épistémologique de Foucault, elle a conduit la science politique à s’interroger à nouveaux frais sur sa prétention à être une science. Puisque le savoir est moins une limite opposée au pouvoir que le lieu de son exercice, il faut réévaluer ses potentialités critiques. Le geste consiste ici à tendre à la discipline un miroir, l’obligeant à observer ses propres pratiques. Les automatismes et les catégories familières s’en trouvent généralement ébranlés. C’est le cas chez Federico Tarragoni et Antoine Chollet, qui critiquent un certain usage du « populisme », ce « [mot barbare](https://www.editionsladecouverte.fr/l_esprit_democratique_du_populisme-9782707197306) » qui opère souvent une [disqualification](https://www.editionstextuel.com/livre/lantipopulisme_ou_la_nouvelle_haine_de_la_democratie) des phénomènes qu’il prétend décrire. Mais, sur ce terrain, de nombreux chantiers restent encore à ouvrir. Un travail similaire pourrait être fait en ce qui concerne le « ressentiment », par exemple. Le politiste le désigne, aujourd’hui, comme l’un des moteurs du populisme, du racisme, des émeutes, de l’abstention ou encore du vote pour l’extrême droite. C’est dire qu’il en fait une « pathologie » et même une menace contre laquelle il faudrait « défendre la société ». Une telle représentation n’installe-t-elle pas le politiste dans la position du clinicien, seul capable de prescrire les bons remèdes au déséquilibre social ? Foucault nous invite, en tout cas, à nous poser la question, conscient de la solidarité qui existe entre pouvoir et expertise...

### Méthode

Les secousses épistémologiques que Foucault fait subir aux sciences sociales se répercutent sur l’élaboration de leurs méthodes. De son vivant, Foucault est lui-même intervenu dans ce domaine avec l’« archéologie » (années 1960) puis la « généalogie » (années 1970).

Publiée en 1969, L’Archéologie du savoir n’a pas seulement renouvelé les fondements de l’enquête historique en posant la [question des continuités et des ruptures](https://www.fayard.fr/livre/foucault-une-pensee-du-discontinu-9782755501452/) entre épistémès. Elle a également offert de nouvelles bases méthodologiques à l’analyse du discours. Le travail de Foucault sur les formations discursives, puis sur « l’ordre du discours » (leçon inaugurale prononcée au Collège de France en 1970) et enfin sur la réversibilité tactique des énoncés, constitue un legs important [pour tous ceux](https://journals.openedition.org/mots/19887) qui s’intéressent au langage non seulement comme effet ou révélateur du pouvoir, mais comme lieu, en soi, d’affrontements stratégiques.

Complément de l’archéologie, la méthode généalogique s’est, quant à elle, imposée comme l’une des grandes options méthodologiques de la théorie politique contemporaine. Elle lui confère une double dimension historique.

D’une part, elle permet d’historiciser les phénomènes tout en mettant à distance ce que Foucault nomme, dans son fameux texte « Nietzsche, la généalogie, l’histoire », la « recherche de l’origine ». Faire la généalogie d’une institution ou d’une pratique, ce n’est pas chercher, au moment de son apparition, une vérité originaire qui la déterminerait pour toujours ; c’est, au contraire, en faire apparaître la contingence, c'est-à-dire aussi les possibilités de transformation.

D’autre part, la généalogie invite le politiste à historiciser ses propres analyses. Le rappelant à la contingence de l’archive, elle s’oppose au [« pseudo-naturalisme et à l'essentialisme accordé au sens de certains concepts et connaissances dans la théorie politique »](https://www.lgdj.fr/theorie-politique-9782802775867.html). En effet, le théoricien empreint de généalogie ne tient plus les grandes notions (l’État, la Souveraineté, le Peuple, etc.) pour des « universaux » soumis à quelques variations, mais pour des termes toujours potentiellement neufs, pris, en tout cas, dans de perpétuels procès de resignification.

### Industrie

À l’instar du concept de gouvernementalité – qui a conduit à l’émergence, dans le monde anglo-saxon, d’une quasi-discipline nommée governmentality studies –, la généalogie fait désormais l’objet de très nombreuses appropriations : généalogies de la modernité ([Guy Laforest](http://doi.org/10.1017/S0008423900029218)), de la démocratie représentative ([Nadia Urbinati](https://press.uchicago.edu/ucp/books/book/chicago/R/bo3793416.html)), du constitutionnalisme ([Richard Bellamy](https://doi.org/10.1017/9781009277778)), du pluralisme ([Joy Wang](https://doi.org/10.1017/S000305542400090X)), de l’humanitarisme ([Andrea Paras](https://www.routledge.com/Moral-Obligations-and-Sovereignty-in-International-Relations-A-Genealogy-of-Humanitarianism/Paras/p/book/9781032338804)), de l’idéal intégrationniste ([Iva Dodevska](https://doi.org/10.3389/fpos.2023.1125012)), des sondages d’opinion ([John Levi Martin](https://doi.org/10.1177/0002716284472001002)), des discours extractivistes ([Thea Riofrancos](https://doi.org/10.1080/09502386.2017.1303429)), de la théorie politique elle-même ([John G. Gunnell](https://press.uchicago.edu/ucp/books/book/chicago/D/bo3639551.html)), etc.

L’extraordinaire fortune de ces concepts tient au moins autant à leur plasticité intrinsèque qu’à l’idée que Foucault se faisait de son rôle d’« intellectuel spécifique » œuvrant à un « diagnostic du présent ». Le caractère actuel de ses recherches se vérifie à intervalles réguliers : par exemple, celles portant sur le « courage de la vérité » résonnent tant avec les dénonciations contemporaines des violences sexuelles que la politiste Béatrice Chateauvert-Gagnon propose de [comprendre le mouvement #MeToo comme une pratique collective de parrhèsia](https://doi.org/10.1086/729912).

Mais il faut bien aussi reconnaître que l’omniprésence de Foucault dans les sciences sociales implique des usages un peu lâches. Toutes disciplines confondues, il est aujourd’hui [l’un des auteurs les plus cités au monde](https://michel-foucault.com/2025/01/24/foucaults-citation-ranking-2025/), au point que certains se demandent s’il n’est pas devenu une véritable [« industrie »](https://www.mfo.ac.uk/event/rememberingforgetting-foucault). Il semble, en effet, qu’il faille parfois s’acquitter d’une référence à Foucault pour avoir le droit de publier sur des thèmes proches des siens. On l’évoque alors avec un certain empressement, au début d’un article, comme pour ne plus avoir à y revenir.

Ce n’est pourtant pas sans ironie que Foucault a ainsi été réduit à quelques mots-clés de convenance. Foucault ne cherchait pas à devenir une autorité canonique à laquelle on devrait toujours payer tribut. Il demandait, au contraire, qu’on entretienne avec lui un rapport utilitaire, disant écrire, non pour un public, mais « pour des utilisateurs ». Du reste, la « tool-box » que constitue son legs (selon ses propres termes) recèle encore bien des outils sous-exploités. Si, donc, l’on voulait bien rendre à Foucault la place qui est la sienne – celle d’un instrument plutôt que d’une idole –, on s’apercevrait qu’il a encore beaucoup à apporter à la science politique, de même que la science politique a encore beaucoup à apprendre aux foucaldiens actuels.

### Thématique
`#Démocratie` 

**Licence :** `#CC-BY-ND (Attribution, Pas de modification)` 

**Langue :** `#Français` 



---
### Navigation pour IA
- [Index de tous les contenus](https://conference.sciencespo.fr/llms.txt)
- [Plan du site (Sitemap)](https://conference.sciencespo.fr/sitemap.xml)
- [Retour à l'accueil](https://conference.sciencespo.fr/)
