# Sexualité et répression :  lire La Croisade des enfants, un inédit de Michel Foucault 
**Date de l'événement :** 14/10/2026
* Publié le 14/10/2026

### Date
14/10/2026

## Chapô
**Dans la seconde moitié du XXe siècle, le récit de la libération sexuelle s’est souvent construit autour d’une opposition binaire entre les tenants de la répression, fréquemment associés à la religion, et les défenseurs de la liberté. À l’occasion du centenaire de la naissance de Michel Foucault et de la publication récente de l’inédit _La Croisade des enfants_, Frédéric Gros, philosophe et spécialiste reconnu de son œuvre, propose une autre manière de raconter l’obsession occidentale pour la sexualité infantile. Le pouvoir exercé sur la sexualité des individus repose-t-il seulement sur la répression, ou également sur les mécanismes qui la rendent omniprésente ?**

## Corps du texte
En guise d’accompagnement à la parution toute récente d’un inédit de Michel Foucault (La croisade des enfants, Flammarion, 2026, éd. A. Sforzini), je voudrais proposer quelques réflexions autour du problème « Sexualité et répression ». Je prendrai comme point de départ une conférence prononcée à Salvador de Bahia (Brésil) en 1976 et reprise dans les Dits et écrits. Le noyau critique de la conférence (intitulée « Les mailles du pouvoir ») porte contre l’idée que le pouvoir serait essentiellement répressif, que la répression serait sa clé d’intelligibilité majeure. Un mois après avoir prononcé cette conférence paraît, au mois de décembre, La volonté de savoir, ce livre de Foucault annoncé comme le premier volume d’une histoire de la sexualité dans la modernité occidentale qui aurait dû en compte cinq autres. Dans ce volume, on trouve un chapitre très provocateur intitulé « L’hypothèse répressive » dans lequel Foucault affirme : notre sexualité aurait été réprimée, son expression verbale aurait été censurée pendant des siècles par les forces conjuguées du christianisme et du capitalisme – jusqu’au moment récent, illustré par la révolte de mai 68, de sa libération. L’emploi du conditionnel passé évidemment signifie : en fait il n’en est rien, ce n’est pas ainsi que les choses se sont réellement passées et ce n’est pas de cette manière qu’il faut raconter l’histoire. En fait, depuis deux ans Foucault, assez régulièrement, dans les leçons qu’il prononce au collège de France ou dans les conférences et les cours qu’il a pu donner par exemple à New-York ou à Sao Paolo, critique férocement la notion de répression.   

### L'enjeu des débats autour de la répression de la sexualité

Or, il faut mesurer la surprise qu’a pu susciter cette critique. Le public a été même plus que surpris : stupéfait, incrédule, choqué. On attendait en effet de Foucault, grand pourfendeur de l’exclusion de la folie par la Raison occidentale, qu’il dénonce, à propos de la sexualité, une même culture d’intolérance et de proscription. On peut articuler deux causes à cette stupéfaction. Premièrement, il faut évoquer ce qu’on pourrait appeler un climat intellectuel, ou encore des évidences culturelles nourries par ce qu’on appelle le « freudo-marxisme ». Ce freudo-marxisme réunit un ensemble d’intellectuels, souvent médecins et psychanalystes comme Wilhelm Reich, parfois sociologues et universitaires comme Herbert Marcuse, partageant un certain nombre de thèses, toutes formulées à partir d’une double déception. La première déception provient de l’absence de communication entre ces deux grandes provocations théoriques que furent le marxisme et le freudisme – en fait chacune de ces provocations s’est développée dans l’ignorance de l’autre. La seconde déception provient du pessimisme terrible qu’avait affiché Freud en 1929 dans _Malaise dans la culture_ : il y soutenait que, au fond, la répression des pulsions sexuelles par la société est à la fois nécessaire et utile (elle empêche un grand nombre de désordres et de violences), inévitable et féconde (elle produit la culture par le biais de la sublimation).  L’intuition centrale du freudo-marxisme pourrait se condenser en deux affirmations : premièrement, il est possible, dans et par une seule révolution, de libérer, émanciper à la fois le travail aliéné et la sexualité réprimée ; cette révolution devrait permettre un épanouissement humain supérieur.  

Seconde cause de surprise, au-delà de ce climat freudo-marxiste, elle provient du fait que Foucault lui-même, de manière soutenue et sans nuances, s’est longtemps présenté comme le grand philosophe de la répression, au moins pendant les années 1971 et 1972. Quand j’écris» philosophe de la répression », j’entends deux choses. Premièrement, le fait de considérer que la dénonciation des répressions politiques et sociales doit être au centre de la fonction de l’intellectuel – au-dessus de toutes ses tâches, précise Foucault à la télévision canadienne en 1971, il y a celle de dénoncer toutes les formes de répression politique, des plus visibles au plus invisibles. Deuxièmement, le fait de faire de cette notion un concept central de sa réflexion et une grille de lecture majeure de l’histoire. C’est ainsi que quand Michel Foucault est interrogé aux Etats-Unis sur ce qui fait la spécificité de sa démarche théorique (entretien dans Partisan Review, 1971), il répond qu’en général les historiens et penseurs étudient les cultures à partir de ce qu’elles affirment positivement (les productions artistiques, les valeurs morales défendues, les grandes idées), alors que lui les examine en prenant en considération leurs pratiques d’exclusion, leurs mécanismes de répression. D’autre part, au milieu de cette grande fresque que Foucault propose entre 1970 et 1972 au Collège de France sur l’histoire de la justice comme technique de vérité dans la Grèce antique et au Moyen-Âge, on trouve tout un développement qui forme quelque chose comme une petite poche critique, un petit moment relativement autonome, entre les mois de novembre 1971 et février 1972, et qui se présente comme une histoire de la naissance de l’État en France au XVIIe siècle, une étude de l’émergence et de l’instauration de ce qu’il nomme  un « système unitaire répressif » (Théorie et institutions pénales, Le Seuil, nouvelle éd. 2022). Dernière série d’exemples de cette obsession de la répression comme clé d’intelligibilité : quand on interroge Foucaut sur des domaines ne relevant pas directement du politique – comme par exemple le statut des savoirs ou les thérapies mentales – il utilise aussitôt, pour décrire leur usage, le terme de répression, déclarant par exemple : les savoirs transmis à l’école fonctionnent comme une répression (entretien de novembre 1971 avec des lycéens) ; les thérapies médicales sont une forme de répression (article pour une revue allemande paru en 1973). Sur la base de toutes ces prises de position, on comprend qu’on ait pu légitimement attendre de Foucault qu’il écrive l’histoire de la sexualité comme il avait écrit celle de la folie : comme un récit des mécanismes de répression, des formes de censure.   

### Penser une autre forme de pouvoir sur la sexualité que la répression

Mais Foucault à partir de 1975 critique l’équation pouvoir = répression en dénonçant ce qu’il nomme une « conception négative ». Pour lui, l’usage systématique de la notion nourrit une vision simpliste du pouvoir. Deux autres concepts sont identifiés par Foucault comme relevant de cette approche négative : l’exclusion et l’interdit. L’exclusion, c’est ce mécanisme social qui consiste à faire passer un ou des individus au-delà d’une certaine ligne de partage qui délimite un « nous » – le « nous » de la communauté positive. L’interdit, c’est la position d’une division entre le permis et le défendu et le refus d’existence d’un certain nombre d’actes ou de comportements. Quant à la répression, comme on sait, elle consiste à user de contraintes, de brutalités, de violences, pour empêcher, décourager un certain nombre de manifestations – je prends « manifestation » ici au sens le plus large et il peut s’agir aussi bien de contestation politique que d’extériorisation somatique. Pour bien faire comprendre les choses, on peut dire que la conception négative du pouvoir consisterait à poser : le critère qui permet de repérer l’exercice d’un pouvoir, c’est quand on peut révéler des manques, des trous, des absences. Si je sens dans un discours des blancs, des dissimulations, c’est qu’un pouvoir s’exerce sur lui – parce que le pouvoir fondamentalement fait taire. Si je constate, sur un corps ou dans une existence, des souffrances ou des mutilations, c’est qu’un pouvoir s’est exercé – parce que le pouvoir fondamentalement violente.   

La mise en œuvre d’une histoire non-répressive devrait donc concerner la sexualité – et d’abord  l’histoire de l’auto-érotisme. Foucault choisit en effet d’examiner une campagne menée par les médecins qui court du début du 18e siècle jusqu’à la fin du 19e siècle, contre les supposés risques pathologiques majeurs entraînés par l’onanisme, particulièrement chez les enfants. Se masturber, affirment les médecins pendant plus d’un siècle, cela expose le corps à des maladies graves. Écrire une histoire non-répressive de la sexualité en prenant l’exemple de cette campagne va donc représenter une gageure, un tour de force. En effet dans tous les discours médicaux que Foucault étudie, du livre de Tissot de l’onanisme paru en 1766 jusqu’aux premiers classiques de la sexologie, en passant par toute l’école psychiatrique française de la dégénérescence, de quoi est-il est question ? D’abord il est question d’un constat massif et alarmant : la masturbation provoque des pathologies extraordinairement graves et diversifiées, qui pourraient même prendre la forme d’une épidémie mettant en péril la survie de l’humanité comme espèce. Ensuite, il est question de la délimitation précise d’une population-cible : ce sont les enfants qu’il faut protéger de cette pratique funeste, parce qu’ils en sont les premières victimes. Enfin, il est question de propositions prophylactiques effrayantes : les familles doivent, avec l’aide du médecin de famille, surveiller les enfants, repérer les signes somatiques du mal, contrôler leurs déplacements, etc. ; et si on constate un risque qu’ils puissent céder à cette tentation dangereuse, on mettra en place des instruments de contention qui sont autant d’instruments de torture. En tout, la masturbation des enfants doit devenir, déclarent les médecins, l’obsession parentale majeure, et ils doivent tout faire pour l’empêcher. Elle a donc bien tous les caractères, toutes les dimensions d’une campagne répressive.  

### Un pouvoir productif : au-delà de l’interdit, la mise en discours de la sexualité

Sauf que, remarque Foucault, et tout tient évidemment dans ce « sauf que… ». Sauf que ce que produisent ces mécanismes répressifs, ce qu’ils entraînent, ce ne sont pas seulement des blancs dans le discours ou des souffrances dans le corps comme autant de traces en creux du pouvoir. On peut lister ici cinq grands effets de cette campagne qui sont autant de productions positives. Premièrement, les médecins inventent, pour décrire le parcours qui va du geste de la main aux maladies provoquées, un style de causalité sexuelle incroyablement souple : une causalité aléatoire (tous les types de maladies peuvent être provoqués), une causalité intermittente (la sanction somatique peut être immédiate ou lointaine), une causalité supplétive (pour n’importe quelle maladie, l’étiologie onaniste peut toujours s’ajouter à d’autres causes, elle peut toujours être invoquée quand on n’arrive pas à déterminer d’autres causes). La détermination de cette causalité précipite toute une longue série de discours de vérité, des centaines de publications « scientifiques ».  Deuxièmement, cette campagne de mise en garde, autorise évidemment une intrusion du médecin dans l’intimité des familles. Au nom de ce risque majeur, le médecin doit inspecter la disposition des chambres à coucher, se faire rendre des comptes sur qui déshabille et couche les enfants (et comment, et combien de fois, et quand, etc.). Il peut exiger de connaître l’organisation familiale et s’autoriser à poser des questions à propos de toutes les situations pouvant entraîner dans la maison des frôlements de chair, etc. Donc, on a la constitution d’un médecin doté de pouvoirs faramineux de contrôle, d’inspection, de surveillance et d’intervention sur les corps. Troisièmement, l’obsession de la masturbation infantile provoque essentiellement dans les milieux bourgeois l’apparition d’un nouveau type de famille que Foucault appelle « famille-cellule » ou « famille-kangourou », une famille composée par des parents multipliant auprès de leurs enfants les contrôles et les pièges, scrutant les pâleurs ou les rougeurs de leurs joues, vérifiant leurs draps, s’affolant dès qu’un enfant reste trop longtemps aux toilettes, saturant donc de sexualité le rapport avec les enfants au point où le contrôle obsédant devient finalement de l’incitation. Si l’interdit de l’inceste demeure le grand principe de distribution des mariages dans la famille comme lignage, la famille restreinte, elle, fonctionne à l’incestualité, à la sexualisation continue des enfants – au point où il devient impossible d’accepter l’idée que Freud « découvre » la sexualité des enfants dans ses _Trois essais,_ alors qu’on ne parle que de ça depuis un siècle. Quatrièmement, cette sexualisation du rapport parent / enfant par le biais du contrôle de leur masturbation produit un certain nombre de plaisirs pervers : plaisir du côté des parents de la traque et de la découverte quand elle vient confirmer les pires craintes, plaisir de la dissimulation du côté des enfants. Et enfin cinquièmement, de manière très générale cette fois, on n’oubliera pas que cette campagne contre l’onanisme qui commence très tôt dans l’Occident moderne (le tout premier texte _Onania_ date de 1723) constitue la première manifestation, bien avant même le contrôle des naissances ou la régulation des mariages par l’État, d’une politique de la sexualité, ou pour le dire autrement elle est la première grande expression historique de la biopolitique.  

À la lecture de _La croisade des enfants_, on s’aperçoit que ce pari d’écrire une histoire non-répressive de la sexualité en examinant la campagne contre la masturbation paraît réussi – même si, pour des raisons compliquées et diverses, Foucault n’a pas poursuivi l’effort d’écriture jusqu’au bout. On peut dire pour finir que si toute une école philosophique du soupçon nous a appris à penser que l’arbre de la science-vraie ou de l’État-protecteur cache l’immense forêt des exclusions, des répressions et des interdits, Foucault nous oblige à la torsion théorique inverse : c’est peut-être l’arbre de l’interdit et de la répression qui cache la forêt des mises en discours et des incitations. Plutôt donc que de dénoncer la manifestation du pouvoir derrière toute parole censurée ou tout geste interdit, il nous a appris à le décrire comme une modulation spécifique des discours les plus bavards et des désirs les plus libres.

### Thématique
`#Démocratie` 

**Licence :** `#CC-BY-ND (Attribution, Pas de modification)` 

**Langue :** `#Français` 



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