# Qu'est-ce que l'expérience de la ménopause peut nous apprendre politiquement ? 
**Date de l'événement :** 16/10/2026
* Publié le 16/10/2026

### Date
16/10/2026

## Chapô
**À l’occasion de la Journée mondiale de la ménopause, le 18 octobre, _Conférence_ donne la parole à Gloria Origgi, philosophe et directrice de recherche au CNRS, enseignante à Sciences Po, ayant récemment publié une [philosophie de la ménopause](https://www.librairie-sciencespo.fr/livre/9782080164476-philosophie-de-la-menopause-gloria-origgi/). Loin de se réduire à la fin de la fonction reproductive, la ménopause constitue une expérience qui transforme profondément le rapport à soi, aux autres et à la société. Pourtant, elle demeure entourée de nombreux stéréotypes et fait l’objet d’une attention médicale encore insuffisante. Comment repenser la ménopause comme une expérience de transformation de l’identité plutôt que comme une perte ? Et en quoi sa prise en charge révèle-t-elle des formes d’injustice à l’égard des femmes ?**

## Corps du texte
**Pour caractériser la ménopause, vous mobilisez le concept d’« expérience transformative ». Que recouvre cette notion et en quoi la ménopause transforme-t-elle l’individualité ?**

Gloria Origgi (G.O.) : Mon livre propose de repenser la ménopause non comme un événement biologique ponctuel, la fin de la fonction reproductive, mais comme une expérience plus profonde, qui s'étale sur une dizaine d'années : une expérience de changement. En médecine, le mot « ménopause » ne désigne que l'état d'une femme douze mois après ses dernières règles. Mais ce moment n'est que l'aboutissement d'un long processus, le climatère, qui commence souvent vers 45 ans, peut se prolonger au-delà de 55 ans et touche le sommeil, la mémoire, l'humeur.

J'emprunte l'expression « expérience transformative » à la philosophe américaine L. A. Paul, qui lui a consacré un livre en 2014. Une expérience transformative vous change à tel point qu'une fois que vous l'avez traversée, vous avez du mal à reconnaître les préférences et les intérêts de la personne que vous étiez auparavant. Elle distingue deux dimensions : la transformation épistémique, qui donne accès à une connaissance qu'on ne peut acquérir qu'en vivant l'expérience, et la transformation personnelle, qui modifie nos valeurs et le regard que nous portons sur nous-mêmes.

La ménopause est une expérience de ce type, avec une particularité : on ne la choisit pas. Elle arrive, qu'on le veuille ou non. Après une phase de turbulences hormonales, elle conduit les femmes vers une autre étape de la vie, dans laquelle leurs préférences et leurs motivations seront très différentes. Les neurosciences le confirment à leur manière : la neuroscientifique Lisa Mosconi montre que le cerveau se réorganise pendant cette période, délaissant certaines fonctions liées à la reproduction pour en renforcer d'autres. L'individualité ne disparaît pas : elle se recompose.

Ce qui m'importe, c'est de faire sortir la ménopause du silence et du stéréotype qui la présente comme une « date de péremption ». Perdre la fonction reproductive ne signifie pas être périmée. Au contraire, cela signifie être transformée et prête à commencer une nouvelle phase de la vie, riche de rôles qu'on n'avait pas pu facilement occuper auparavant. Une femme ménopausée a encore, en moyenne, plus de trente ans d'espérance de vie devant elle : elle n'est pas vieille, elle est changée.

**Comment cette transformation est-elle perçue par autrui ? Peut-on dire que la ménopause constitue également une transformation de l'identité ?**

G.O. : Le regard d'autrui joue un rôle décisif. La transition vers la ménopause est encore vécue par beaucoup de femmes, et par la société qui les entoure, comme une mutilation, une perte. Pendant des siècles, la femme ménopausée a été une figure inquiétante ou dérisoire : la vieille femme, la sorcière, celle dont le corps ne « sert » plus.

Pourtant, si nous voulons définir la femme au-delà de ses fonctions reproductives, comme le féminisme cherche à le faire depuis Simone de Beauvoir, nous pouvons lire la ménopause comme la preuve biologique que la femme n'est pas sur Terre seulement pour faire des enfants. L'espèce humaine est d'ailleurs l'une des très rares où les femelles vivent longtemps après la fin de leur fertilité, avec quelques cétacés comme les orques. Certains anthropologues ont avancé l'« hypothèse de la grand-mère » : cette longévité aurait été favorisée par l'évolution parce que les femmes âgées contribuaient à la survie du groupe par leur savoir et leurs soins. La femme connaît ainsi une longue période non reproductive, durant laquelle elle peut occuper de nouveaux rôles.

La société, elle, tend encore à exclure les femmes ménopausées : peu de rôles au cinéma pour les actrices passé cinquante ans, moins d'opportunités sentimentales, parfois moins d'opportunités professionnelles. Cela tient au stéréotype de la femme-mère, qu'il faut faire évoluer. Une femme ménopausée est moins regardée, moins exposée au regard du désir ; mais elle peut être davantage écoutée, et vivre ce passage comme l'accès à une autorité nouvelle et à une liberté inédite.

Oui, la ménopause est donc aussi une transformation de l'identité, à la fois intime et sociale. Beauvoir affirmait qu'on devient femme plutôt qu'on ne naît femme. J'ajouterais qu'on continue à le devenir toute sa vie, à travers les étapes biologiques et sociales qui jalonnent une existence. En un sens, on est « plus femme » à cinquante ans qu'à vingt.  
  
**Vous soulignez que la ménopause engage aussi une certaine conception de la justice. Quelle expérience de l'injustice permet-elle alors de saisir ?**

G.O. : Je parle dans mon livre d'injustice épistémique, une notion élaborée par la philosophe britannique Miranda Fricker. Il y a injustice épistémique lorsqu'une personne est lésée en tant que sujet de connaissance : quand son témoignage est moins cru en raison de préjugés (c'est l'injustice testimoniale), ou quand il manque à une communauté les concepts nécessaires pour donner sens à son expérience (c'est l'injustice herméneutique). La ménopause relève des deux.

Injustice testimoniale, d'abord. Le corps étudié par la médecine a longtemps été avant tout le corps masculin : aux États-Unis, il a fallu attendre les années 1990 pour que l'inclusion des femmes dans les essais cliniques financés par l'État fédéral devienne obligatoire. Les affections des femmes restent souvent mal connues, et leurs plaintes minimisées, mises sur le compte du stress, de l'âge ou de la psychologie. Dans le cas de la ménopause, la plupart des femmes déplorent le manque d'information et l'ignorance de nombreux médecins, qui ne savent pas relier des symptômes aussi divers que les insomnies, les douleurs articulaires ou les troubles de la mémoire à la transition hormonale.

Injustice herméneutique, ensuite. Faute d'en parler, beaucoup de femmes ne disposaient pas des mots pour comprendre ce qui leur arrivait. C'est en échangeant avec des femmes de mon âge que j'ai pu reconstituer une expérience collective, là où chacune se croyait seule.

Des erreurs scientifiques ont, en outre, privé les femmes de soins adéquats. En 2002, une grande étude américaine, la Women's Health Initiative, a conclu que le traitement hormonal augmentait notamment le risque de cancer du sein et d'accidents cardiovasculaires. Les prescriptions se sont effondrées dans le monde entier. Des analyses ultérieures ont fortement nuancé ces conclusions : l'étude portait sur des femmes en moyenne plus âgées, souvent ménopausées depuis longtemps, et sur un type de traitement particulier. Toute une génération de femmes a pourtant été privée d'un traitement qui aurait pu la soulager.

Une véritable justice épistémique consisterait à garantir aux femmes l'accès à des médecins formés et compétents, une recherche qui prenne leur corps au sérieux, et l'écoute nécessaire pour comprendre leur expérience.

### Thématique
`#Démocratie` 

**Licence :** `#CC-BY-ND (Attribution, Pas de modification)` 

**Langue :** `#Français` 



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