# La violence du 17 octobre ou la révolution impossible
**Date de l'événement :** 22/10/2026
* Publié le 22/10/2026

### Date
22/10/2026

## Chapô
**La journée de mobilisation du 17 octobre a été marquée par des violences où se sont croisés lycéens, étudiants, groupes de casseurs et pilleurs, sans cadre idéologique ni représentants identifiés. Que révèle cette convergence d’oppositions sur l’état du pouvoir et du lien social en France ? Directeur de recherche CNRS au CEVIPOF de Sciences Po et auteur de _[Les racines sociales de la violence politique](https://www.librairie-sciencespo.fr/ebook/9782815958325-les-racines-sociales-de-la-violence-politique-luc-rouban/)_ (2024), Luc Rouban met en lumière les ressorts d’une violence sans doctrine, nourrie par la faillite de l’État et l’effacement des médiations politiques et syndicales.**

## Corps du texte
Comment comprendre les violences qui ont émaillé la journée de revendication du 17 octobre qui avait pour origine le mécontentement des lycéens face à la désorganisation programmée des parcours scolaires et celui des étudiants qui voient leurs conditions de vie et de travail se dégrader ? L’accumulation d’acteurs présents sur cette scène émeutière permet de lancer des polémiques sur la violence de la répression policière, sur la mauvaise conduite des opérations de maintien de l’ordre, sur les agressions des black blocs, sur les pillages et les destructions commises par des délinquants profitant de l’aubaine. Dans cette affaire, on voit bien que trois jeunesses se côtoient sans nécessairement partager ni les mêmes objectifs ni les mêmes intérêts : des étudiants, des professionnels de la bataille de rue et des voleurs. Il faut donc essayer d’analyser non pas cette convergence de luttes, mais cette convergence d’oppositions, de la plus légale à la plus illégale, et ce qui vient la rendre possible.

### Une violence sans doctrine

Pour ce faire, un détour par l’histoire récente s’impose. La journée du 17 octobre s’insère dans une dérive émeutière qui date pour l’essentiel du mouvement des Gilets jaunes de 2018 et qui resurgit lors des manifestations de 2023 après la mort de Nahel ou bien encore à la suite de la réforme des retraites. Dans tous ces cas de figure, la sidération saisit les observateurs car on sort du cadre habituel de la lutte sociale encadrée par les partis politiques et les syndicats pour renouer avec l’émeute urbaine que l’on connaît bien depuis le XVᵉ siècle mais que l’on avait oubliée. Celle-ci fait apparaître des figures souvent apolitiques, sans corpus doctrinal, s’adonnant sans retenue à la violence dans une exaspération d’attentes déçues.

Ce qui caractérise en effet la journée du 17 octobre comme celles qui l’ont précédée, c’est l’absence d’un cadre idéologique précis, de représentants certifiés, de concepts révolutionnaires bien établis sur la base d’une littérature partagée. Il ne s’agit plus ni d’anarchisme ni de violence révolutionnaire de gauche, lesquels puisaient dans des auteurs classiques les raisons de leur action qui pouvait aller jusqu’au crime. C’est ainsi que les anarchistes du début du XXᵉ siècle, comme les groupes terroristes des années 1970, Action directe en France, Brigades rouges en Italie, légitiment leur violence par une doxa théorique : le renversement de l’ordre bourgeois et du capitalisme. Rien de tel, par exemple, chez les Gilets jaunes qui protestent non pas contre les patrons et les « gros » mais bien contre l’État. Tout comme leurs successeurs qui s’en prennent du reste aux institutions, agressant les élus locaux ou incendiant les écoles et les mairies. C’est bien l’État et ses représentants qui sont visés alors que les pillages indiquent que l’esprit consumériste est bien plus présent chez certains que la volonté d’établir une société plus juste. C’est ici que l’on trouve une première clé d’explication.

### La faillite de l’État

En effet, le rôle de l’État en France a toujours dépassé celui qu’on lui accordait dans d’autres pays européens, qu’il s’agisse de construire la nation, d’assurer la redistribution de la richesse nationale ou de contrôler l’accès aux élites sociales, notamment par l’école. Cette centralité étatique a permis, depuis la monarchie du XVIIᵉ siècle, de construire les fondations d’une anthropologie politique typiquement française axée sur l’idée de décision souveraine, prise en haut et appliquée de manière verticale et unitaire. C’est sur cette même base que s’est élaboré le modèle républicain reprenant, en le renouvelant, le principe d’une nation unie par la même foi dans un pouvoir légitime. Cette anthropologie a subi en quelques décennies, voire en quelques années, une remise en cause fondamentale par la faillite de l’État. Cette faillite n’est pas seulement budgétaire et financière même si cette dimension est effectivement cruciale dans la possibilité réelle de modifier les politiques publiques. Elle relève pour l’essentiel aujourd’hui d’une dépossession de la décision souveraine, moins par l’Union européenne qui reste paradoxalement souvent le seul moyen de faire avancer les intérêts de la France, que par celle des marchés financiers et d’entreprises de la tech qui capitalisent désormais autant que certains États et jouent un rôle géopolitique important comme on peut le voir dans la désactivation du réseau Starlink qui sert à informer l’Ukraine des attaques russes. De la même façon, l’intelligence artificielle vient déjà bouleverser la structure des emplois et boucher les horizons des jeunes sans que l’institution scolaire soit en mesure d’y faire face.

Mais cette disqualification de l’État s’est également nourrie d’une faillite morale, la liste des ministres mis en examen s’allongeant sans cesse alors qu’un ancien président de la République a fait de la prison ferme. L’absence d’_auctoritas_ c’est-à-dire de la vertu civique célébrée par les Romains est venue se conjuguer à une _potestas_, c’est-à-dire une capacité d’action, en fort déclin pour faire perdre aux sommets de l’État leur légitimité sociale même si leur légitimité politique était formellement garantie. À partir du moment où le grand régulateur de la société devient faible et compromis, il se transforme graduellement en simple acteur privé contesté par d’autres acteurs privés, des grandes entreprises au narcotrafic en passant par des groupuscules radicaux. On assiste à la privatisation du pouvoir dans un pays supposé fonctionner à l’État fort.

### L’émeute pour recréer du lien social

C’est bien cette perte de capacité à réguler la société qui augmente le risque d’anomie (du grec anomia, « absence de loi ») et de déliaison sociale que l’on sait être depuis Durkheim les sources de violences contre soi ou contre les autres. La transformation récente de certaines manifestations en émeutes contre les institutions est le résultat de deux facteurs convergents.

Le premier est l’affaiblissement simultané de toutes les médiations qu’offraient traditionnellement les partis politiques et les syndicats, canalisant les violences symboliques comme physiques pour mettre la contestation au service de stratégies collectives impliquant à la fois une certaine éducation politique et un sens de l’action utile socialement. Les partis politiques ont perdu une grande partie de leurs militants et les syndicats ne sont plus considérés comme des partenaires réguliers du dialogue social. Eux aussi ont beaucoup souffert de la mondialisation et ont vu leur capacité réelle à influencer les politiques publiques se réduire au profit des associations et des grandes entreprises. La situation inédite que l’on observe est donc celle d’une confrontation directe entre une contestation désorganisée et un pouvoir très fortement concentré à l’Élysée, ne disposant pas de majorité à l’Assemblée nationale.

Le second facteur est la fracture sociopolitique entre une majorité de citoyens et le pouvoir exécutif. Les violences émeutières se développent toutes depuis les Gilets jaunes autour de l’idée que la pratique sociale quotidienne est ignorée ou méprisée par un pouvoir exécutif ayant oublié l’esprit des institutions de la Vᵉ République qui fait appel au référendum et, surtout, qui organise une présidence forte mais précaire devant plier devant la volonté des citoyens, ce qui n’est pas le cas depuis 2024 après que le macronisme a essuyé deux échecs politiques successifs, d’abord avec les élections européennes et ensuite avec les élections législatives. À l’isolement social et aux divers facteurs de vulnérabilité qui conditionnent le vote pour les extrêmes, s’est donc ajouté le sentiment d’une absence de protection et d’empathie de la part d’un pouvoir abonné aux formules toutes faites que lui fabriquaient les cabinets de consultants en communication. Au discours sur l’inéluctabilité de certaines décisions budgétaires ou sociales s’est opposé un discours volontariste de changement profond du mode de fonctionnement de la société que mesurent assez précisément les enquêtes électorales.

### La violence ou l’autre expression de l’impuissance politique

C’est ici que se noue le drame sous-jacent des violences commises notamment le 17 octobre. On peut y repérer deux phénomènes. Le premier, c’est la dimension festive que prend cette violence pour les émeutiers, qui se filment, se mettent en scène, jouissent d’un pouvoir apparemment retrouvé bien que purement négatif, de destruction et non de création. L’émeute devient le lieu où se reconstituent les liens sociaux au sein d’une communauté contestataire voire délinquante, où l’on fait bloc contre la police, les institutions, l’ordre social, où l’on affirme son identité dans une sécession avec une démocratie représentative qui a perdu de son prestige et de son efficacité. Mais le second phénomène tient d’une forme de paradoxe : à l’impuissance politique des pouvoirs publics et de la politique qui n’est plus en mesure de changer la vie comme les alternances ont pu le faire croire depuis 1981, s’oppose une violence à prétention révolutionnaire mais sans objectif précis et qui enferme ses acteurs dans le désespoir de leur propre impuissance. Car rien de ce qu’ils font n’aura d’effet sur les nouvelles logiques qui commandent désormais l’avenir et leur avenir, de l’IA aux nouveaux jeux de pouvoir. Certes, cela va produire un recentrage sur les fonctions régaliennes, une réforme du dispositif pénal, une orientation électorale favorable au RN. Mais ce dernier, s’il arrive au pouvoir, sera confronté aux mêmes limites imposées désormais aux décisions nationales, au même déficit budgétaire, aux mêmes attentes internationales, au même besoin de solidarité européenne, comme Giorgia Meloni l’a d’ailleurs expérimenté en Italie. Le souverainisme, qu’il émane du peuple ou de la rue, devient illusoire en période de faible souveraineté. Les révolutions elles-mêmes doivent pouvoir compter sur la mise en place d’un pouvoir souverain. Les violences du 17 octobre traduisent bien leur impossibilité aujourd’hui.

### Thématique
`#Démocratie` 

**Licence :** `#CC-BY-ND (Attribution, Pas de modification)` 

**Langue :** `#Français` 



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