# Les lycéens : la grande trahison 
**Date de l'événement :** 23/10/2026
* Publié le 23/10/2026

### Date
23/10/2026

## Chapô
**Lors de la journée de mobilisation du 17 octobre, les lycéens ont exprimé leur colère face à des parcours scolaires de plus en plus incertains. Que révèle cette contestation du rapport entre l’école, le diplôme et les promesses de la méritocratie ? Professeur émérite de sociologie à l’université de Bordeaux, François Dubet, et Marie Duru-Bellat, professeure émérite à Sciences Po, auteurs de [_L’Emprise scolaire_](https://www.librairie-sciencespo.fr/ebook/9782724643022-l-emprise-scolaire-francois-dubet-marie-duru-bellat/) (Presses de Sciences Po, 2024), décryptent la « grande trahison » vécue par une jeunesse prise dans la course au diplôme.**

## Corps du texte
Dans les sociétés modernes qui ont depuis longtemps récusé la transmission aristocratique des positions sociales, le principe méritocratique est tenu à la fois pour un gage de justice et d’efficacité. L’institution scolaire en est le bras armé : elle évalue les mérites des élèves et les répartit sur cette base entre les positions et les fonctions qu’ils peuvent légitimement occuper. Elle constitue ainsi un rouage essentiel de la reproduction sociale. La question de la justesse et de la justice de cette évaluation et de l’orientation qui en découle est alors essentielle. Les élèves le savent pertinemment : depuis les petites classes, l’injonction « travaille ou tu seras orienté » est omniprésente et entretient un stress qui n’attend pas Parcoursup pour se manifester… Mais cet enjeu suffit-il à justifier l’expérience d’une scolarité de plus en plus longue ?

Aux yeux des politiques qui ont promu l’allongement des études et l’ouverture large de l’accès aux diplômes, les bénéfices, pour la société, ne faisaient pas de doute : une société où la reproduction sociale se faisait moins pesante, une économie plus dynamique, plus ouverte aux innovations, une jeunesse mieux intégrée autour des valeurs et des principes nationaux… Nombre de recherches montrent sans ambages que ces promesses n’ont guère été tenues, et que les lycéens d’aujourd’hui encaissent au niveau « micro » les effets pervers de ces visées « macro ».

Vu la place centrale de l’école dans notre pays, les objectifs très généraux des politiques se sont concentrés sur cette institution : plus d’école ne pouvait qu’être mieux, même si, de fait, ce « plus » prenait avant tout la forme de « laisser passer plus dans la classe supérieure… » et non d’apprendre plus, et par ailleurs d’un « plus de la même chose ». Les jeunes se sont alors retrouvés en quelque sorte embrigadés dans un tunnel scolaire conçu il y a des décennies pour une frange particulière de la jeunesse, qui ne contestait guère ce menu imposé dès lors qu’elle en partageait l’implicite, d’une part, dès lors aussi qu’il y avait là une rampe de lancement efficace pour accéder à des positions sociales privilégiées. Avec à la clé bien des déceptions.

### Des diplômes toujours insuffisants…

Aujourd’hui, après plusieurs vagues de massification qui ont fait passer le pourcentage de lycéens dans une classe d’âge de 5 % (en 1950) à 80 %, la donne a complètement changé. Il y a eu une réelle démocratisation des études secondaires, même si elle a été gérée par une diversification des filières, avec en particulier trois types de baccalauréats1 inégalement décrochés selon le milieu social et ouvrant des perspectives d’études plus ou moins intéressantes. Mais au vu de la valeur faciale du titre, on peut croire, notamment dans les familles dont l’enfant est le premier à accéder à un niveau d’études aussi élevé, que ce diplôme ouvre la voie vers des emplois relativement qualifiés, en tout cas permettra d’échapper au triptyque emplois non qualifiés, instables et mal rémunérés, qui concerne la majorité des sans diplômes.

Ce qui n’est déjà plus le cas : les bacheliers d’aujourd’hui sont plus du tiers (36 %) à devenir ouvriers ou employés peu qualifiés (contre seulement 11 % en 1983)2 ; mais sans même le bac, les perspectives sont encore pires… Si ce que les études laissent entrevoir est extrêmement flou, ce à quoi condamne l’absence de diplôme ne fait aucun doute. Les compétiteurs, bien plus nombreux, visent tous peu ou prou la même chose, non pas le plus souvent des professions précises (que les jeunes connaissent mal) mais des emplois qui assurent une vie perçue comme normale, correcte, même si l’origine sociale module largement ces ambitions.

Encore faut-il que les emplois jugés qualifiés soient au rendez-vous. Ils l’ont été pendant les premières heures de la massification scolaire, pendant les années 1960-1970, quand l’économie, en croissance, créait des emplois de cadres et de professions intermédiaires accueillant des diplômés alors peu nombreux. Une mobilité sociale structurelle — induite par ce contexte particulier — a pris place, et le diplôme a ainsi pu convaincre de sa portée en termes d’ascension sociale : l’accès aux emplois qualifiés s'est diffusé parmi les jeunes de tous les milieux sociaux3. Mais ce n’est évidemment pas l’école qui crée des emplois, et ce n’est pas parce qu’aujourd’hui plus de la moitié d’une génération obtient un diplôme du supérieur que les emplois de cadres s’en trouvent multipliés4 ; simplement, on obtiendra moins avec le même diplôme5.

Qu’importe, l’école classe avec efficacité, et les diplômes créent une file d’attente guère contestée pour des études et des positions sociales hiérarchisées. Il s’agit bien d’un classement : les enquêtes du Cereq6 montrent comment les taux de chômage, de CDI ou les salaires, suivent globalement la hiérarchie des diplômes (avec évidemment des nuances selon les spécialités). On a toujours intérêt à avoir le diplôme qui suit, et ce, même si ce qu’il permet d’obtenir est moins intéressant qu’il y a 20 ans. Autrement dit, le rendement relatif du diplôme se maintient même si son rendement absolu s’affaisse.

### Une compétition précoce et féroce

Ce processus de déclassement ne rend donc pas les diplômes moins nécessaires, au contraire. Il durcit la compétition, d’autant plus que le vivier s’est considérablement élargi, et ceci est parfaitement clair pour les élèves et leurs familles. L’impératif de la réussite scolaire exige désormais des parents, jour après jour et dans des cursus de plus en plus longs, des tâches multiples : aider son enfant à réussir, faire les « bons choix » de loisirs et de fréquentations, s’orienter dans un système de plus en plus complexe, choisir la « bonne école » adaptée à son profil, prendre contact quand il le faut avec ses enseignants…Plus ou moins précocement selon leur connaissance avec les règles du jeu scolaire, les familles cherchent le « petit plus » qui fera la différence ; ils sont particulièrement vigilantes quant au choix des options au lycée, particulièrement stratégiques depuis la réforme de 2019, et aux résultats quotidiens qui feront la différence lors de Parcours sup. Au stade de l’enseignement supérieur, les filières sélectives sont activement recherchées : la sélection est perçue comme un gage de qualité des études, de débouchés à la sortie, voire d’entre-soi du public étudiant. 

À cet égard, alors que personne ou presque ne conteste la coexistence dans notre pays de filières officiellement sélectives et d’une université qui fait souvent office de voiture balai, la suppression de Parcoursup ne changerait évidemment rien, sauf à compliquer plus encore les choix et les démarches des lycéens les moins bien informés des filières autres qu’universitaires ou plus largement des « bonnes affaires » en matière d’orientation, tout en supprimant les quelques touches de discrimination positive introduites dans le dispositif et dénoncées par les plus favorisés comme venant fausser la concurrence (quotas de boursiers, aides à la mobilité, fin des priorités géographiques en Île-de-France).

Cette compétition commence tôt et n’attend pas l’entrée dans l’enseignement supérieur. On voit le stress des élèves monter au fil des années collège, et s’amplifier ensuite : il se fabrique au jour le jour, tant les jeunes et leurs familles ont intégré l’idée que tout se jouait à l’école et se scelle avec le stade final de l’enseignement supérieur, comme si l’adéquation entre la formation et l’emploi était parfaite et durable pour toute la vie professionnelle, ce qui est loin d’être le cas7.

Cette compétition est censée se jouer sur le mode de la concurrence pure et parfaite, le système scolaire offrant les mêmes chances à tous. Or, tous les lycéens savent bien qu’ils ne sont pas égaux, ni par leurs conditions d’études – les lycées dits « pro » sont souvent plus délabrés –, ni par leurs enseignants — le pourcentage de non-titulaires ou de professeurs non remplacés varie selon les secteurs –, ni par le fait d’avoir choisi sa filière — les orientations subies concernent bien plus les filières professionnelles courtes que les études supérieures –, ni bien sûr par leurs débouchés, sans compter la valeur même des notes, soupçonnées de fluctuer selon les établissements. Quant aux inégalités de conditions de vie entre quartiers, elles sont patentes, redoublées par un sentiment de discrimination, notamment quand la ségrégation scolaire favorise les ghettos8.

Même quand l’environnement scolaire est peu favorable, la rhétorique dominante de l’école – méritocratie oblige – est « quand on veut, on peut » : les perdants ne peuvent donc s’en prendre qu’à eux-mêmes. Rien d’étonnant alors s’ils se révoltent, parfois avec vigueur, contre une école qui les a jugés « mauvais » souvent dès les petites classes…

### À quoi bon étudier ?

Pour de nombreux élèves qui passent de classe en classe sans maîtriser tout ce qui est censé être acquis, la seule motivation à s’« accrocher » est l’utilité espérée… plus tard. Le sens des études au lycée est dominé par l’utilitarisme, et se motiver est encore plus difficile quand les conditions de travail sont mauvaises. Mais si revendiquer une « amélioration des conditions de travail » est convenu autant que légitime, ce n’est pas là forcément l’essentiel. Car le temps scolaire, particulièrement long en France, est dédié à des contenus qui peuvent apparaître très abstraits et avant tout comme des supports de sélection, imposés sans utilité véritable quand tout le savoir est accessible en un clic. Des contenus d’autant plus rebutants que l’offre culturelle est pléthorique, hors des murs de l’école… Alors que votre métier de lycéen absorbe tout votre temps, avec des journées à rallonge que bien des salariés ne supporteraient pas, la vraie vie est ailleurs. Le temps de la jeunesse s'allonge, mais en profite-t-on vraiment ?

Avec l’allongement des scolarités9, les jeunes sont formellement adultes mais n’ont guère de prise sur leur quotidien, ils restent traités comme des mineurs et peuvent être tentés de manifester comme des enfants…

La massification des cinquante dernières années, qui a tenu lieu de politique scolaire et a constitué à maints égards un progrès, se révèle aujourd’hui comme un piège. Certes parce qu’ouvrir sans que les moyens suivent est périlleux… Mais aussi parce que cette révolution « quantitative » exige/exigerait des changements « qualitatifs » en profondeur. Quand toute une génération fréquente le même lycée, il est impossible de passer tous les jeunes au tamis du niveau dans les matières académiques. La priorité éducative du pays ne peut être de former une génération d’intellectuels ; qu’il s’agisse de cohésion sociale ou de dynamisme économique, nous avons besoin de toutes les qualités, scolaires et non scolaires, de tous les mérites des jeunes, d’autant plus que l’avenir de l’emploi est pour le moins incertain. 

Dans l’immédiat, pour desserrer le stress des lycéens, il serait sain de souligner que plus d’un étudiant de licence sur deux aura un métier sans rapport avec ses études, autrement dit qu’ils ne sont pas dans un tuyau où leurs résultats déterminent strictement leur emploi. Développer ses goûts, prendre le temps de se cultiver, au sens fort, est tout aussi important quand il faudra chercher un emploi et convaincre de ses talents. Certes, dans un monde lointain, il est clair que si les diplômes ne servaient plus à rien (parce que trop nombreux ou pour d’autres raisons), cela allégerait considérablement la vie des lycéens. Mais nous n’en sommes pas là, même si, quand on les interroge, les employeurs ne donnent pas toujours au diplôme le poids qu’on imagine10… Fondamentalement, c’est l’emprise scolaire, effet pervers d’une méritocratie exacerbée, qu’il faut desserrer11. 

Il faut également interroger la société quant au statut qu’elle accorde à la jeunesse. Les comparaisons internationales montrent, par contraste, combien notre système d’aides publiques et de prestations sociales, loin de favoriser l’indépendance des jeunes, les renvoie à une aide familiale forcément inégale, avec à la clé ce que Tom Chevalier étiquette comme une « citoyenneté refusée »12. À nouveau, il ne suffira pas de les gratifier de quelques moyens matériels pour être d’encore meilleurs lycéens…

#### _Notes :_ 

1.  Alors que la part des bacheliers généraux dans une génération est de 54 %, 20 % des élèves sont dotés d’un bac professionnel et 16 % d’un bac technologique. Les enfants d’ouvriers qui, au total, sont 49 % à obtenir le bac (contre 91 % pour les enfants de cadres), tous types de bac confondus, sont 22 % à être titulaires d’un bac professionnel (contre 7 % pour les enfants de cadres).
2.  Antoine Bristielle et al., « Jeunesse d’hier et d’aujourd’hui : le grand déclassement ? », Haut-Commissariat à la stratégie et au plan, _Note Flash_ n° 4, octobre 2025.
3.  Louis-André Vallet, « Mobilité entre générations et fluidité sociale en France. Le rôle de l’éducation », _Revue de l’OFCE_, 2017, 150, n° 1, p. 27-67.
4.  Rappelons qu’aujourd’hui on compte 23 % de cadres et 25 % de professions intermédiaires dans la population active.
5.  Marie Duru-Bellat, _L’Inflation scolaire_, PUF, 2006.
6.  Cf. notamment Valérie Ilardi, Loïc Lercari, Fanette Merlin, « S’insérer dans un monde instable : le diplôme reste une valeur sûre », Céreq, _BREF_ n° 487-488, 2026.
7.  Thomas Couppié et al., « Obtenir un emploi dans son domaine de formation : un enjeu très relatif dans l’insertion des jeunes », INSEE, _Formation et emploi_, 2009, p. 43-56.
8.  François Dubet, Najat Vallaud-Belkacem, _Le Ghetto scolaire_, PUF, 2024.
9.  En 1970, 10 % des jeunes étaient scolarisés à l’âge de 21 ans, aujourd’hui, ils sont plus de la moitié dans ce cas.
10.  Cf. par exemple, Dares Analyses n° 10, 2022, « Comment les employeurs recrutent-ils un jeune candidat ? ».
11.  François Dubet, Marie Duru-Bellat, _L’Emprise scolaire_, Presses de Sciences Po, 2024. Voir aussi Marie Duru-Bellat, _Le Mérite contre la justice_, Presses de Sciences Po, 2019.
12.  Tom Chevalier, _La Jeunesse dans tous ses États_, PUF, 2018.

### Thématique
`#Démocratie` 

**Licence :** `#CC-BY-ND (Attribution, Pas de modification)` 

**Langue :** `#Français` 



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